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Jean-Pierre Martinet, successeur de Dostoïevski

La trajectoire d’un fou

Jean-Pierre Martinet, successeur de Dostoïevski - Zibeline

Jérôme Bauche est tout aussi monstrueux que les personnages des toiles de son homonyme néerlandais. Ce quadragénaire obèse se décrit lui-même comme « une tortue géante que des marins ivres se sont amusés à mettre sur le dos(…) une chose bizarre, pas morte, pas vivante, engluée dans le mépris gentil des gens qu’on appelle normaux »Jérôme fut un élève brillant, lecteur de Joyce, Faulkner, Céline, Dostoïevski, Gogol, et il peut encore réciter des passages entiers de leurs œuvres. Mais aujourd’hui la littérature ne l’intéresse plus. Il se contente à l’âge adulte de revues pornos et de magazines illustrés. Il vit avec sa mère, une pocharde qui raconte à l’envi les relations sexuelles délirantes qu’elle eut avec feu son mari. Quant à Jérôme, il fantasme sur des collégiennes, et notamment une certaine Polly pour laquelle il nourrit un amour absolu et sexuel. Tout en pratiquant abondamment la masturbation, il a parfois recours à des relations tarifées et souvent sordides. Pendant plus de 470 pages pour cette édition, Jérôme, à la première personne se confesse, raconte deux jours de sa vie, ceux qui l’ont conduit dans cette chambre blanche, certainement celle d’un hôpital psychiatrique. Jérôme définit son existence ainsi : « Je n’aimais que l’ombre, la clandestinité, la liberté inhumaine que procure cet état intermédiaire entre la mort et la vie, cet espace vide, indéfini appelé par certains limbes, et où je me suis toujours plu à voir le prolongement miraculeux de l’enfance. »

L’auteur, Jean-Pierre Martinet, est souvent considéré comme un auteur maudit, mort dans l’oubli en 1993, miné par l’alcoolisme et défait par l’échec d’une liaison amoureuse. Gérard Guégan le considérait comme le successeur de Dostoïevski. Impressionné par la puissance de ce roman, il avait décidé de publier Jérôme en 1978 aux éditions du Sagittaire. 628 exemplaires seulement furent vendus. En 2008, les éditions Finitude le rééditent. Là, le succès est enfin au rendez-vous. Un public plus large découvre ce qu’Alfred Eibel appelle « un véritable météorite tombée dans le pot littéraire. »

Cette année, Jérôme a quarante ans et les éditions Finitude fêtent cet anniversaire en le republiant. Un roman d’une densité logorrhéique qui nous fait plonger dans une noirceur envoutante.

CAROLINE GERARD
Juin 2018

Jérôme
Jean-Pierre Martinet, préface Alfred Eibel et postface Raphaël Sorin
Éditions Finitude, 18 €