Vu par Zibeline

"Le Songe de Goya", d'Aurore Guitry aux éditions Belfond

La toile de l’écrivain

En plein hiver 1793, Francisco de Goya connaît un grave problème de santé, qui lui coûte presque la vie. Il aurait, selon plusieurs historiens de l’art, été victime d’une crise de saturnisme. Aurore Guitry fait sienne cette interprétation, et la double d’un récit fictif : celui d’une longue guérison dans un village de l’Aragon. Perdu sur les reliefs des Mallos, Goya laisse Rosario, une vieille prostituée aux airs de sorcière, le ramener à la vie. Nourri de viande de grive crue, en proie à une longue fièvre, il voit alors « des taches noires manger la pièce » : les morts et les créatures de ses Caprices prennent vie.

Au contact d’un réel que le peintre de cour avait obstrué, Goya voit apparaître et donne naissance à son futur chef-d’œuvre, lui qui avait jusqu’alors excellé dans des peintures plus académiques. Cette rupture, il la doit, selon Aurore Guitry, à ce retour à la chair, aux viscères, aux liquides que lui offre la bruja. Belle idée, qui a germé chez la jeune auteure et porté ses fruits dans le cadre du doctorat Théorie et pratique de la création d’Aix-Marseille Université. Le portrait de Goya s’y est nourri d’une réflexion esthétique et littéraire sur les dialogues entre les arts mais également sur le rôle de l’artiste, éminemment romantique. Le peintre voyant se doit de marier le cauchemar et la réalité, une morale inébranlable et une esthétique du péché, une intransigeance et une liberté sans faille.

La langue d’Aurore Guitry s’approprie cette soif d’absolu, elle se situe sans cesse entre une imagerie gothique, abondante et colorée, et un goût certain pour l’oralité ; entre une idée concrète du récit et un surgissement d’imaginaire. Elle dit et décrit le monde avec les yeux du peintre, et laisse également deviner, par un détour de phrase, par un choix avisé de mot, un espagnol fantasmé qui n’atteint jamais la qualité du français – on devine, dans ces interférences, son travail parallèle de traductrice – et ne sombre pas dans le cliché. Cette élégance ne cède jamais le pas à l’anecdotique : l’auteure sait, comme le peintre, toucher à une profondeur inédite en quelques coups de pinceau.

SUZANNE CANESSA
Mars 2019

Le Songe de Goya, Aurore Guitry
éditions Belfond 17 €