La Fête du Livre d'Aix en Provence

La tâche de la littérature, c’est le droit des nuancesLu par Zibeline

La Fête du Livre d'Aix en Provence - Zibeline

Par le titre de la Fête du Livre de cette année, Bruits du monde, Annie Terrier conviait les écrivains invités à partager une réflexion sur leur place dans le monde aujourd’hui. Après avoir rappelé que «la littérature anime la conscience de l’humanité», elle citait Salman Rushdie qui lors d’une précédente édition affirmait : «la vérité est extrême, il faut toujours prendre parti», d’où l’urgence de faire entendre les voix de personnes qui «ont toutes su choisir leur camp sans que leurs œuvres résonnent comme des pamphlets péremptoires». Dédiée à Carlos Fuentes dont la présence nous avait comblés l’an dernier, cette édition réunissait une palette d’une exceptionnelle qualité. Au cours des tables rondes, comme des entretiens plus personnels, chaque auteur s’est livré.

L’écriture, un moyen de comprendre le monde, un moyen de résister à toutes les dictatures ? «Je ne connais aucune langue étrangère, sourit Yan Lianke. En raison de cette incapacité, je ne peux entendre les bruits du monde, seulement ceux de mon cœur, mais quand j’entends les bruits de mon village, j’entends les bruits du monde entier. Quand j’ai parlé de mon village, j’ai parlé du monde.»

David Grossman réplique que les problèmes autour du langage, de la relation avec le pouvoir sont les mêmes partout : «Le monde essaie de manipuler, forger, dévoyer le langage de celui qui décrit les évènements… Une grande part des bruits du monde est créée par les médias de masse qui nous lavent le cerveau en permanence : le média de masse fait que les hommes deviennent des masses, par sa vulgarité, sa sentimentalité malsaine, ses clichés. La tâche de la littérature c’est le droit des nuances, contre ces médias. Nous essayons d’écrire de l’intérieur des autres. Écrivain, je veux décoder les autres, les comprendre, être envahi par eux. L’une de mes tâches est de trouver le mot juste. Je tente de rester naïf dans un monde cynique. Naïveté marquée par des écorchures. Si je laisse la situation autour de moi me vider de cette naïveté, j’aurai perdu la guerre

Pour Juan Goytisolo, l’expérience d’une dictature vous fait vivre toutes les dictatures. L’exil politique permet au moins de regarder son pays à la lumière d’autres pays, sa langue, à la lumière d’autres langues. La dictature du marché est plus pernicieuse. N’est-ce pas justement elle qui empêche les gens de savoir lire ? Péter Esterházy avec humour raconte : «J’ai vécu 40 ans dans une dictature totalitaire, je n’ai pas eu l’expérience du bruit mais du silence. Je n’ai pas eu la chance de l’exil.» Selon Antoine Volodine, «un écrivain doit, pour écrire, s’abstraire des bruits du monde, s’enfermer dans une cellule pour échapper à l’entourage, souvent tragique, de notre planète. Alors, ce monde présent, souffrant, au seuil de cette catastrophe de l’humanité qui va toujours vers le pire, se retrouve dans l’écriture, transformée par la brume onirique de la création, le post exotisme

Capter les bruits actuels, une responsabilité de l’écrivain ?

Lianke : Mon but ultime est de faire connaître au lecteur étranger la Chine la plus véritable. C’est sans doute pour cela que mes romans ne sont pas très appréciés dans mon pays.

Grossman : Les échos de l’histoire dictent notre futur. Écrire en hébreu, belle endormie de plus de 4 000 ans, c’est s’inscrire dans une chaîne, redonner vie à des mythes, mais aussi s’en libérer, créer de nouvelles histoires, de nouveaux mythes.

Esterházy : En période de dictature, manquer de sérieux est une attitude constructive. J’ai donc essayé de devenir un Don Quichotte contre les moulins à vent du sérieux. La dictature est un monde bipolaire. Le problème stylistique est de trouver sa place dans ce nouvel ordre du sérieux et de la pitrerie.

La disparition de la dictature a-t-elle modifié les conditions de lecture, et l’écriture aussi ?

Esterházy : Quand la dictature disparaît, ceux qui cherchaient la liberté dans les écrits la retrouvent dans la presse. 89 a été un grand changement. Tous les livres qui avaient été écrits uniquement en opposition à la dictature sont morts. Mais mon opposition politique était une critique d’ordre linguistique ; je n’avais pas à la modifier après 89. Mon travail se fonde principalement sur la langue. Je vous parle de la littérature comme un maçon, je sais comment placer les briques, quel mortier utiliser.

Grossman : L’écriture utilitaire ne m’intéresse pas. Mais le style, la surabondance d’adjectifs, la dimension sensuelle et concrète du langage.

Volodine : Je tente de créer des espaces de fiction qui ne peuvent être reconnus comme appartenant à telle ou telle nation. Je soigne autant que possible ma langue comme une langue de traduction. Je n’appartiens à aucun pays, mais à la gent humaine qui ne se cache pas derrière ces chiffons colorés que l’on appelle drapeaux. C’est grâce à la littérature que je peux faire de la terre chinoise ma terre. Ma littérature se réclame du cosmopolitisme, de l’internationalisme. Dans mes livres, pas de référent à quelque culture déterminée que ce soit, ma position idéologique cherche à rompre avec l’affirmation identitaire guerrière, contre le capitalisme, pour établir une société égalitaire, intelligente et fraternelle.

Décidément, les écritures se croisent et dessinent le monde, pour des journées de rencontres inestimables !

MARYVONNE COLOMBANI

Novembre 2012

 

Rencontres animées par Pierre Meudal, Pierre Haski, Philippe Delaroche du 18 au 21 octobre à la Cité du Livre, Aix

Bibliothèque Méjanes / Cité du Livre
8-10  Rue Allumettes
13090 Aix-en-Provence
04 42 91 98 88
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