Médée vue par David Vann. Rencontre avec l'auteur américain lors du festival Oh les beaux jours !

La profonde clarté de David VannLu par Zibeline

Médée vue par David Vann. Rencontre avec l'auteur américain lors du festival Oh les beaux jours ! - Zibeline

Le festival Oh les beaux jours ! est le fruit d’un travail en profondeur toute l’année avec de multiples ateliers proposés aux collégiens, lycéens et étudiants visant à découvrir en amont les livres des auteurs invités. Ainsi les étudiants et collaborateurs de sciences Po se sont immergés dans l’univers fascinant de l’écrivain américain David Vann, découvert en 2010 avec Sukkwan Island, prix Médicis étranger, publié aux remarquables éditions spécialisées dans les formes contemporaines de littérature américaine, Gallmeister. Oh les beaux lecteurs ! offrait une rencontre stimulante entre trois des étudiantes du projet et le romancier autour de son dernier livre L’obscure clarté de l’air, relecture du mythe de Médée.

Sur la mezzanine de La Criée, l’enthousiasme, l’humour et le visage souriant et détendu de l’auteur rayonne et les questions-réponses créent un dialogue vivant qui révèle un écrivain aux multiples facettes. S’il a choisi d’écrire une forme romanesque dans un registre réaliste, sur cette femme singulière, c’est qu’il en a cherché l’intériorité – celle que ne peut que difficilement dévoiler les dramaturges. « Je suis un écrivain néo-réaliste de tragédies grecques ! » s’exclame-t-il, hilare, précisant au passage que c’est grâce aux éditeurs français qu’il peut se plonger dans cette veine, car les éditeurs américains lui demandent des écrits plus contemporains, plus « abordables » et moins torturés que ce qu’il a déjà publié. C’est d’ailleurs son succès auprès des lecteurs français qui a lancé sa carrière internationale et convaincu les américains de soutenir son travail. Quant aux sources, il se défend de s’être inspiré d’Euripide, même si celui-ci figure en exergue et donne son titre au récit. Sa reconstitution prend place dans une temporalité reculée, en 3250 avant J-C, sa connaissance et sa passion de la navigation ont permis son immersion dans ce monde de la mer, de la fuite maritime. Mais il n’évoque pas une Médée fuyant pour autant ses responsabilités. Il en fait au contraire un personnage qui refuse d’échapper aux conséquences de ses actes. « La littérature n’existerait pas sans les conséquences », professe-t-il. Nous retrouvons les thèmes du sacrifice, du pardon, de la rédemption, qui nourrissent beaucoup de ses romans. Destins assumés qui ne sollicitent pas l’intervention des dieux. David Vann ne croit pas à la fatalité. Il questionne les religions, les dieux, inventions des hommes et présente ainsi une femme de pouvoir, au milieu des hommes, qui crée des dieux pour asseoir sa puissance. Entouré quasi exclusivement de femmes depuis son enfance, il avoue rejeter les mondes masculins et estime le règne des hommes absurde et néfaste. Actualiser Médée fut ainsi pour lui une manière d’explorer et d’exposer les pouvoirs féminins. Les regards sur l’œuvre proposés par les étudiantes l’étonnent par leur perspicacité et leur pertinence. Et en effet, cette rencontre est riche d’approches variées sur le roman. On termine sur la dimension stylistique de sa prose et par la déclamation d’un passage de Beowulf, œuvre anonyme et fondatrice de la littérature anglo-saxonne (qu’il est en train de re-traduire par ailleurs) pour faire entendre aux spectateurs la langue vers laquelle il souhaite aller : une poésie archaïsante, épique, dont la dimension saxonne est mise en avant. De la beauté, jusqu’au bout !

DELPHINE DIEU
Juin 2018

La rencontre avec David Vann dans le cadre du festival Oh les beaux jours ! a eu lieu à La Criée le 27 mai (Marseille)

Photo : © Nicolais Serve