La sélection de Zibeline aux Rencontres d'Arles 2019

La photographie est une armeVu par Zibeline

• 1 juillet 2019⇒22 septembre 2019 •
La sélection de Zibeline aux Rencontres d'Arles 2019 - Zibeline

Comme saisies par un sentiment d’urgence, Les Rencontres d’Arles affichent de nouveaux parcours, très engagés.

Corps impatients

Mélancolique et languissante, l’exposition prend sur le vif des couples, des vieillards, des enfants et de jeunes punks d’Allemagne de l’Est des années 80 ; une succession de moments de vie, capturés dans un noir et blanc hors du temps. Détournant les codes de la tradition documentaire en RDA, Ute Mahler et Gundula Schulze travaillent sur la jonction de l’intime et du public, du nu et du vêtu, de la famille et de la sexualité. Exposant des corps torturés, érotiques et morbides, capturés dans l’intimité de la chambre ou les décombres de la ville.

Le documentaire de Tina Bara, Un long moment d’ennui, rétrospective de son œuvre et de sa vie, est le point d’orgue de cette exposition. Photographiant les sexes avec l’impudence retrouvée d’Egon Schiele, elle évoque la censure, la révolte et la vie dans les bois. Elle pose sur les corps un regard sans égards et les capture tels qu’ils sont ; gras, poilus et véritables, marqués par les cicatrices et la vie. Le corps devient récit de soi : « un portrait, tout autant que le visage » écrit-elle. S.L.

Les Forges, parcours Mon corps est une arme


Evokativ

Libuse Jarcovjáková raconte l’histoire d’un Prague communiste (1970/1989) et d’un Prague de la nuit, avec une sincérité imparfaite et floue qui habite ces photos d’un irrésistible désir de vie : ce sont, dit-elle, des « tickets de retour pour la vie normale ». Photographe de l’intime, elle joue de la pénombre pour animer la nudité de silhouettes qui prennent vie dans la nuit. S’exposent ainsi des fragments de chair ; des mains, des ventres, des doigts. Jouant avec la nudité dans la chaleur de cet « été à tuer », elle libère les poitrines et les corps, qui demeurent abandonnés sur les lits, la main entre les jambes, un verre, une cigarette ou un sein jamais très loin. Sous l’apparente frivolité des postures, on discerne une tristesse, comme si la festivité ambiante n’était qu’un vernis, que font craqueler des autoportraits saisissant d’authenticité. Des photos qui font office de vanités, à une époque sombre pour les esprits libres. S.L.

Chapelle Sainte-Anne, parcours Mon corps est une arme


La Movida

L’expo documente le mouvement baroque et chevelu qui a érigé la marginalité en norme, et poussé le grotesque au rang d’art. Pablo Pérez Minguez et Miguel Trillo capturent, dans une série de portraits, ce « too much » des années 1980, entre dandysme et quête identitaire, cet esthétisme de l’exubérance dont l’excentricité vindicative semble annoncer les prémisses du drag. En couleur ou noir et blanc, ces mosaïques de corps et de visages s’embrassent, hurlent et s’affirment dans des postures et des regards fiers, qui laissent transparaître quelque chose de frêle et de cassé derrière le tulle et le cuir. Comme le souvenir de la dictature la plus longue de l’histoire contemporaine. S.L.

Palais de l’Archevêché, parcours Mon corps est une arme

Photo : Alberto García-Alix, Eduardo y Lirio, 1980. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et VEGAP. (Exposition La Movida).


Une relation expérimentale

L’exposition colorée des œuvres de Pixy Liao renvoie le couple à son essence la plus brute : deux corps s’éprouvant. Pris dans un Kama Sutra géométrique, un couple -elle et son compagnon- se superpose et se dissimule, tant et si bien que l’on ne sait plus où s’arrête l’un et où commence l’autre. Neutres et asexués, homme et femme deviennent des alter ego symétriques qui offrent une réflexion sur l’avenir du couple hétéronormé à l’heure des bouleversements sur la perception de genre. S.L.

Croisière, parcours Mon corps est une arme


Datazone

C’est un peu comme le JT mais en pire. Pourtant très éloigné d’une démarche de photojournalisme, le travail Philippe Chancel montre un monde qui va mal et se fait du mal. Pas un continent pour rattraper l’autre. Jusqu’à l’Antarctique où la fonte des glaces n’a rien de naturel. Sur le banc des accusés : l’être humain en voie de déshumanisation. Globe-trotter des calamités planétaires, Chancel pointe les tensions, fragilités et contradictions d’un XXIe siècle où progrès ne signifie plus avancée. La preuve par l’image, à Noursoultan, capitale du Kazakhstan, où s’érigent des édifices futuristes absurdes au milieu d’un désert de steppes. Dans les Émirats, le photographe démontre comment la notion de ville est devenue un ensemble incohérent et artificiel, comment la phase (terminale ?) du capitalisme a transformé l’idée de paradis sur terre en enfer pour les plus faibles et, au final, comment l’Orient est devenu l’Occident. Quelle place reste-t-il aux communautés et cultures minorisées ? En Cisjordanie, dans la vallée du Jourdain où vivent les derniers bédouins palestiniens, les drones israéliens surveillent et oppressent. Même Marseille n’a pas échappé à l’acuité de l’objectif qui rappelle que la fracture est plus sociale que géographique. Et là où une conquête politique majeure comme l’abolition de l’Apartheid pourrait laisser croire en un monde meilleur, le rapport de classe perdure et le pouvoir réprime dans le sang une grève de mineurs, tuant 34 ouvriers sud-africains. À Flint, dans le Michigan, ville anéantie par le chômage et la délinquance, Philippe Chancel établit le lien entre désindustrialisation et insécurité. Au Japon, il dresse un parallèle entre les stigmates de la catastrophe de Fukushima et ceux de Hiroshima et Nagasaki. En Corée du Nord, il confronte notre perception d’un régime aux délires autoritaires au sentiment de bien-être que ses clichés de familles tout sourire renvoient. Derrière une approche dénonciatrice, l’artiste liste en réalité les défis à relever, l’enjeu écologique en tête. Au Niger, l’extraction pétrolière provoque une déforestation qui menace l’écosystème. À Kaboul, sur un mur criblé de balles aux impacts peints en rouge, un graffiti : « You missed » (« Vous avez raté »). Toujours dans la capitale afghane, le ministère de l’Information et de la Culture est auréolé d’un fil barbelé. Car l’œil de Chancel n’est pas que sombre et parvient à déceler l’espoir, voire l’humour, y compris dans les pires situations. L.T.

Église des Frères prêcheurs, parcours À la lisière


Marseille Rio 1941

Germaine Krull fut le témoin d’une traversée en cargo entre Marseille et l’Amérique du Sud, en 1941, afin de fuir le totalitarisme. Parmi les autres passagers, André Breton, Claude Lévi-Strauss ou encore le peintre Wifredo Lam. Au fil des escales, d’Oran à Cayenne, en passant par la Martinique, ces réprimés de Vichy, immigrés de l’Est, Juifs ou Républicains espagnols, artistes ou scientifiques décrivent de manière quasi anthropologique, à travers textes et photos, la restauration par le régime collaborationniste d’un ordre colonial atténué pendant la parenthèse du Front populaire. Parmi les images choc, celles relatant un univers concentrationnaire pour les émigrants en attente à Fort-de-France et celui des bagnes de non-droits en Guyane. L.T.

Cloître Saint-Trophime, parcours À la lisière


Les murs du pouvoir

Murs d’influence, murs de migrations ou encore murs de ségrégation, ils sont autant de remparts à l’accueil, au partage et à la bienveillance. Certains sont tombés comme à Berlin en 89, d’autres subsistent comme à Chypre ou Ceuta et Melilla. Plus inquiétant, d’autres apparaissent dans la période récente, séparant des communautés Rom en Slovaquie et en Roumanie, durcissant une frontière entre Hongrie et Serbie. C’est là qu’Istvan Bielik, photojournaliste hongrois, a immortalisé une famille syrienne rampant sous des barbelés. Bien loin de l’Afghanistan de Philippe Chancel mais si proche de nous. L.T.

Maison des Lices, parcours À la lisière


Quand les nuages parleront

Émeric Lhuisset aborde de manière spatio-temporelle un conflit centenaire entre un État Turc nationaliste réprimant son multiculturalisme et un peuple intrinsèquement résistant. Ou comment une guerre à huis clos a pour objectif l’effacement d’une population. Des prises de vue satellitaires de villes kurdes qui se sont soulevées contre le pouvoir entre 2015 et 2016 ont été retirées, des quartiers entiers écrasés par le régime d’Erdogan. Et le photographe de rappeler les exactions commises dès 1918 par l’empire ottoman à l’encontre des Assyriens. Un triste inventaire des barrières érigées en Europe. L.T.

Cloître Saint-Trophime, parcours Les Plate-formes du visible


Observatrice des rues New-yorkaises

L’exposition consacrée à Helen Levitt est une véritable rétrospective qui éclaire l’art singulier de la pionnière de la photographie de rue. Est-ce parce qu’elle était une femme dans le monde masculin de la photographie des années 30 ? C’est en surprenant des enfants, les Noirs de Brooklyn, les anonymes du métro, les groupes devant les paliers des portes, qu’elle trouve ses sujets. Photographie noir et blanc, documentaire, qui décrit et rapporte la pauvreté de New York après la crise de 29, qui s’attache pourtant à des graffitis surprenants, des masques, des jeux, la pose d’un homme endormi ou d’enfants tirant sur un cigare : un faux réalisme qui ouvre la porte surréaliste du rêve, et humaniste de la tendresse. Son film In the street, puis ses photographies en couleurs moins instantanées, saisissent d’autres mouvements, d’autres collages et des rires, burlesques. Et on redécouvre 70 années de photographie dont on ne connaissait que quelques clichés… A.F.

Espace Van Gogh, parcours Relectures


Mères, filles, sœurs

Extraordinaire, ce qui est saisi par Tom Wood à Liverpool dans les années 70, puis 90. Et pourtant si ordinaire, justement. Qu’elles soient posées ou prises sur le vif, ces photos de femmes respirent la confiance envers le Photie man derrière l’objectif, pour une photo qui n’est pas documentaire, mais comme familiale, intime malgré l’exubérance, parfois. Cette très jeune mère dans un terrain vague, ces sœurs très maquillées, d’autres très détendues, ces petites filles et ces générations de femmes ont le même regard franc, frondeur, débordant de vie et de couleurs. Quelque chose qui apparaît aussi, plus embryonnaire, sur les cartes postales anciennes que Tom Wood collectionne et qui sont présentées en contrepoint : des femmes entre elles, sans séduction ni domination, d’un naturel confondant. A.F.

Salle Henri Comte, parcours Relectures


Unretouched women

Abigail Heyman, Eve Arnold et Susan Meiselas, trois femmes photographient des femmes au temps du féminisme américain. En 1970 elles publient des livres, militants, associant témoignages et photographies, l’une sur l’éducation des filles Growing up Female, l’autre sur les rituels aliénants de la « beauté féminine » The Unretouched Woman, la dernière sur les strip-teaseuses ambulantes Carnival Strippers. L’exposition présente les livres et les photos, qui ensemble rappellent l’acuité du combat des femmes pour se réapproprier leur corps. Avec de nombreuses photos marquantes : l’évolution de Lena, du corps et du visage de Lena, depuis son premier jour de strip-tease ; la séance de maquillage (de torture !) de Joan Crawford ; Marilyn sublime au naturel ; une afghane en burqa en 1971 ; la série Black is beautiful ; et puis ces ménagères terrifiées faisant les courses au supermarché bigoudis sur la tête. Des femmes à l’épreuve d’un changement qui, ces photos nous le rappellent, n’est pas tout à fait advenu… A.F.

Espace Van Gogh, parcours Relectures

Photo : Abigail Heyman, Supermarché, 1971.

SELMA LAGHMARA, LUDOVIC TOMAS et AGNES FRESCHEL
Juillet 2019

Les Rencontres d’Arles se déroulent jusqu’au 22 septembre.

Légende photographie en Une : Sergi Cámara, Le Mur de l’Europe, Espagne, 2014. De jeunes Africains tentent d’escalader la double barrière qui sépare l’Afrique de l’Europe, près de Beni Enza à la frontière de l’enclave espagnole de Melilla en mars 2014. Après avoir passé plusieurs heures au sommet de la barrière, ils ont été refoulés vers le Maroc par les forces de sécurité espagnoles. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.