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Le festival Les Musiques a réussi son pari, et sorti la musique contemporaine de l'entre-soi

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Le festival Les Musiques a réussi son pari, et sorti la musique contemporaine de l'entre-soi - Zibeline

Portes ouvertes au Module, large place faite aux musiques improvisées programmées par Jean-Marc Montera, dispositif interactifs, croisements avec la danse et le théâtre dans les lieux emblématiques marseillais, et programmation des ensembles du territoire : l’ouverture esthétique généreuse du GMEM, Centre national de création musicale, porte ses fruits. Le public est là, varié, du curieux à l’expert, des enfants aux plus âgés en passant par les jeunes amateurs de musiques actuelles. Quelques retours d’un festival riche en sons…

Massages, plongée, interactivité

C’est sur le mode de la promenade que le nouveau Module (voir Zib 106 ou www.journalzibeline.fr/programme/le-gmem-le-module-et-les-musiques) se visitait durant le week-end d’ouverture : une installation de Charles Bascou et Christian Sébille permettait de faire moduler des sons (hauteur, rythme, volume) avec ses mains, ses bras, son corps. Voir le son et le produire est magique pour les enfants, et pas seulement ! Les Massages sonores de Thierry Madiot et Yanik Miossec, à l’inverse, demandaient de fermer les yeux et de « toucher » le son délicatement dispensé au creux des oreilles… pour redécouvrir notre stéréoscopie naturelle, et cette sensation indéfinissable de reconnaître quelque chose sans l’identifier.

Dans la salle de création une commande des monuments historiques à Christian Sébille. Une de ses Miniatures, portant le chiffre 13, dans cette salle sphérique, faisait enfler et circuler le son, capté et identifiable parfois, faisant surgir la mer, l’isolement, le vent, toute la plastique, l’imaginaire et l’épaisseur du bruit, ses stries et ses trajets…

Ensembles d’ici

A l’Opéra pour le traditionnel Matin Sonnant le public était tout autre qu’à la Friche, habitué, musicien, plus âgé aussi, il venait écouter l’ensemble C Barré dans un programme autour de Yamaon. Une figure de prophète mésopotamien inventé par Giancinto Scelsi, qui prédit la destruction de la ville antique Ur. Nicholas Isherwood, basse puissante aux registres variés, faisait rouler les anathèmes, vibrer le sol, trembler les murs… et l’ensemble dirigé par Sébastien Boin l’accompagnait de sa pâte sonore subtile et parfaitement maîtrisée. Les deux autres pièces, création sur le même thème mésopotamien, faisaient entendre très différemment des croisements entre musique contemporaine et influences orientales, Samir Odeh-Tamimi comme le souvenir d’une langue archaïque, de ses timbres oubliés, Zad Moultaka en intégrant des modes orientaux plus typiques et reconnaissables, et un trajet narratif.  

L’Ensemble Télémaque sous la direction précise et souple de Raoul Lay, rendait un bel hommage au fondateur du GMEM Georges Bœuf. Des œuvres du maître et de ses élèves dessinaient une touchante filiation. Ils étaient là, avec des pièces qu’ils lui dédiaient, chacun offrant une création anniversaire emplie d’humour, Apibeurf (Régis Campo) et Jojopy (Raoul Lay). Yann Robin, absent, laissait une lettre manifestant son affection complice. Modeste, Georges Bœuf rappelait en souriant l’absence de classe de composition de musique contemporaine à Marseille et donc la nécessité de la créer… « Mes élèves ont tous reçu des diplômes et moi non ! ». Le concert déclinait des compositions intimes ou triomphantes, réduites à un souffle, un battement ou emportées dans une brillante explosion de couleurs. Folie enjouée et théâtrale de Pop-Art (Régis Campo), élégance sobre de Phigures II, diamant taillé d’Éclat (Yann Robin), création 2017 à l’instar des deux pièces anniversaire. On avait aussi le bonheur d’entendre deux pièces de Georges Bœuf : Variasix, magique profondeur du violoncelle, vibration des cordes, irisation de l’instant, (un « Yes » magistral du public salue la beauté de l’œuvre et de son exécution) ; et Risées, composé pour la naissance de l’Ensemble Télémaque en 1994, « toujours aussi mouillé ! » ironise le compositeur… Subtilité des jeux d’eaux, « mélismes liquides » : dans une progression harmonique d’une bouleversante délicatesse la mer doucement s’installe, vaporeuse et aérienne…

Rencontres aléatoires

Only One of Many s’inscrit dans le champ des expériences minimalistes nées dans les années 1960-70 à New York. Une proposition chorégraphique radicale pensée comme une équation mathématique : l’addition de 4 séquences autonomes – deux compositions musicales de Sébastien Roux et deux pièces chorégraphiées par DD Dorvillier – dont le résultat est égal à 6 combinaisons binaires. Structure immuable qui exacerbe le processus de la répétition jusqu’à son niveau maximal. Katerina Andreou, Ayse Orhon et Balkis Moutashar en font l’expérience, aux prises avec le motif musical et le geste chorégraphique, moulées dans deux partitions jouées successivement puis simultanément ! Endurance, concentration, tension : avec Only One of Many, la chorégraphe américaine installée en France depuis 2010 poursuit son travail sur les relations complexes entre l’abstraction, la corporalité et la perception. Elle contraint l’espace de danse par l’incursion des dispositifs sonores, et combine des trajectoires qui, sans se chevaucher jamais, devront cohabiter dans l’ultime séquence. À charge pour les interprètes de réceptionner le son spatialisé pour lui offrir une matérialité toute subjective. L’addition est salée mais l’exercice en vaut la peine, pour les danseuses qui excellent et le spectateur hypnotisé.

MARYVONNE COLOMBANI, Marie GODFRIN GUIDICELLI et Agnès FRESCHEL
Juin 2017

Le Festival Les Musiques du GMEM, Centre National de Création musicale, s’est déroulé à Marseille du 12 au 20 mai

Photographie : Ensemble Télémaque © Pierre Gondard