La Guerre en soi de Laure Naimski

La mort du fils

La Guerre en soi de Laure Naimski  - Zibeline

Laure Naimski est auteure et journaliste, et son roman s’en ressent, très positivement : La Guerre en soi a la force littéraire d’un récit de l’intimité et la précision documentaire d’un reportage social.

L’ancrage dans le réel est celui d’un enfer migratoire d’une ville au bord de la mer, Calais sans doute. La narratrice y passe par des squats, la plage, des centres d’aide et de soin, mais aussi par le réel ordinaire d’une vie en banlieue pavillonnaire, avec ses départs au travail, son potager et ses confitures, une mère mourante, la vie de famille et l’alcool.

Louise a perdu son père, son mari, son fils. C’est ce dernier deuil, impossible, qui l’a rendue acariâtre, alcoolique, méchante, folle, raciste. Désespérée, portant la guerre en elle, antipathique. Et pourtant.

La force romanesque est dans cette intimité établie avec sa psyché : on accède, véritablement, à sa conscience, dans le désordre où elle surgit. Parce que les mots l’envahissent malgré elle. Parce qu’elle rêve, se souvient, mélange, fantasme. Parce que l’écriture s’attache à des détails tactiles que l’on ressent : des ongles qui arrachent des affiches, le sel que l’on goûte sur les objets refoulés par la mer, une peau que l’on touche, une froideur. Une odeur, une sensation, une voix, auront guidé la mère à la recherche de son fils, distant, disparu, mort.

Le réel et le rêve se mêlent dans cette conscience si meurtrie qu’elle ne sait les distinguer ; le lecteur non plus, parfois perdu entre les différents moments du présent, les passés qui eux aussi s’emmêlent, les cauchemars qui ressemblent au réel, les délires éveillés. À l’intérieur de cette conscience fragmentée se construit pourtant une résilience, qui clôt le roman sur une ouverture paradoxale. Comme un retour au port d’avant la douleur.

AGNÈS FRESCHEL
Mars 2019

Laure Naimski a écrit L’Envers de la Ville, premier feuilleton littéraire publié dans ZIBELINE (septembre à novembre 2018)