Vu par Zibeline

La propera pell, un thriller d'orfèvres signé Isaki Lacuesta et Isa Campo

La mémoire dans la peau

• 21 novembre 2016 •
La propera pell, un thriller d'orfèvres signé Isaki Lacuesta et Isa Campo - Zibeline

Peau froide et rêche de la montagne, feuillages de hautes futaies secoués par le vent : les premiers gros plans de La propera pell, le thriller psychologique d’Isaki Lacuesta et Isa Campo, projeté au cinéma le Prado dans le cadre de CinéHorizontes, ancrent le récit dans une nature âpre, sans volonté esthétisante. Et la scène inaugurale où un jeune homme escalade la façade d’un établissement jusqu’au toit, ignorant cris et appels de ses camarades restés dans la cour, installe le spectateur dans une angoisse, un vertige qui ne le quittera guère jusqu’à la fin. L’action se déroule, côté catalan, dans un village pyrénéen enneigé. Huit ans auparavant un enfant, Gabriel, a disparu dans la montagne après la chute mortelle de son père qu’il accompagnait ce jour-là. Un éducateur, responsable d’un centre d’accueil frontalier pour jeunes errants délinquants sans famille, affirme que Léo, l’un de ses protégés, est Gabriel. Léo a 17 ans, souffre d’ «amnésie dissociative» et son passé est lacunaire. La mère, incarnée avec une grande finesse par Emma Suárez, le reconnaît comme son fils. L’oncle taiseux interprété par un Sergi López cultivant avec talent son ambivalence, est certain qu’il s’agit d’un imposteur. Où est la vérité ? Léo-Gabriel (Alex Monner) semble la chercher aussi. Ou la saurait-il déjà ? Comment son père est-il mort ? Qui était  vraiment cet homme ? Son oncle n’a-t-il pas de bonnes raisons de croire qu’il n’est pas Gabriel ? Que lui cache sa mère ? Que veut-elle oublier, expier ?  Les vidéos de vacances retrouvées fabriquent le récit trompeur du bonheur familial. Tous les personnages mentent par omission. Le passé qu’on a remué se trouble et le puzzle qui s’assemble peu à peu ne dessine jamais l’intégralité de l’image. Cadrages serrés, regards croisés, la mise en scène au cordeau joue sur les variations de points de vue et entretient sans faiblir le malaise. On chasse, on tue, on dépèce dans ce coin de Catalogne. Diversion de la violence humaine sur les animaux, le sang et la peau en thèmes constants du film.

Dans une séquence où ils dansent ensemble, mère et présumé fils, dans une sorte de jeu, enchaînent, comme s’ils les inventaient de toutes pièces, leurs souvenirs respectifs d’un séjour estival à Cadaquès, qui n’a peut-être jamais eu lieu. A cet instant, l’identité et le passé semblent pouvoir se choisir, pour celle qui reconnaît comme pour celui qui est reconnu. La propera pell (la prochaine peau) paraît possible. Mais la mémoire est inscrite sur le corps des personnages, tatouages et brûlures, et le film ne dira pas si une mue peut effacer ces traces-là.

ELISE PADOVANI
Novembre 2016

Photo (c) La Termita Films