Vu par ZibelineDalit Kimor obtient le Grand prix du Primed 2019, à Marseille, pour Unkept secrets

« La Méditerranée vous attend »

Dalit Kimor obtient le Grand prix du Primed 2019, à Marseille, pour Unkept secrets - Zibeline

C’était l’invitation du PriMed 2019, et c’est avec soif de découvertes que les spectateurs de l’Alcazar s’y sont plongés.

La section « Mémoire » a particulièrement comblé les attentes du public avec des films construits le plus souvent à partir d’archives. À l’instar de Oran, le massacre oublié de Jean-Charles Deniau et Georges-Marc Benamou (https://www.journalzibeline.fr/critique/raison-detat/) ou Camorra de Francesco Patierno (récompensé par le prix Mémoire de la Méditerranée).

Après Il Camorista de Giuseppe Tornatore (1986), le Gomorra de Roberto Saviano (livre adapté au ciné par Matteo Garrone, et devenu une série télévisée), et tant d’autres fictions ou documentaires, on pourrait penser que tout a été dit sur la mafia napolitaine. Sa naissance au lit de la misère économique, le racket des commerçants, les magouilles immobilières, l’effet du tremblement de terre de 1980 sur un habitat précaire, l’évolution de la criminalité, de la contrebande de cigarettes aux drogues dures, la création en 1970 du NCO du parrain Raffaele Cutolo pour contrer la mafia sicilienne, le soi-disant code d’honneur des bandits à l’ancienne, la guerre sanglante entre les gangs, la collusion avec le pouvoir politique tolérant l’illégalité tant qu’elle ne le remet pas en cause, l’affaire de l’enlèvement de Ciro Cirillo et le recours à la Camorra dans les négociations avec les Brigades Rouges. Oui on sait tout cela. Pourtant par un travail de fouille des archives de la RAI, des années 50 aux années 80, et par l’art de leur montage, Camorra parvient à imposer sa singularité. Portrait « historique et socio-anthropologique », en noir et blanc ou en couleur, d’une ville saisie tantôt en plans aériens tantôt au fond de ruelles étroites, entre de hauts immeubles reliés par les éternels étendages de linge. Une ville qui, comme l’affirme une voix off au début et à la fin du documentaire, se caractérise par l’accoutumance des classes populaires à l’intolérable, permettant de tenir un équilibre sur des déséquilibres, de donner un règlement au désordre. Ici : On perd la vie en voulant vivre. De ces images passées, émergent des visages. Celui jovial, rose et rieur de Cutolo, assassin cynique narquois qui se présente comme un Robin des bois. Celui du maire communiste Maurizio Valenzi qui essaya de contrer la Camorra mais constatait qu’éradiquer l’économie illégale des cigarettes, de même taille que la légale, revenait à pousser la population au désespoir et à une criminalité plus radicale. Celui de femmes en colère réclamant un logement décent. Mais surtout le visage des enfants des rues, les bambini, anges et démons, sans pitié, dealeurs, rabatteurs pour prostituées, voleurs à l’arraché en scooter ou à la course, cigarettes au bec, armes à la main, dansant comme des grands sur le trottoir, leur domaine. On pense aux terribles photos de Letizia Battaglia à Palerme. Et on est ému car rien n’est plus bouleversant qu’un enfant sans enfance.

Le Primed permet aussi à de jeunes réalisateurs de présenter leur premier travail. Le collectif Cinemakhia a pu ainsi montrer le documentaire En face, peaufiné pendant 5 ans. On se souvient du film de Shu Aiello, Un paese di Calabria, sur l’accueil des réfugiés à Riace. Dans En face, nous sommes à Kleio, un petit village au nord-est de l’île de Lesbos. Posté au pied du phare de Korakas, un homme regarde, en face, la côte turque. Sur cette plage débarquent sans arrêt des milliers de réfugiés, une « invasion » pour certains habitants. D’autres aident les exilés à débarquer, n’hésitant pas à plonger lorsqu’une embarcation chavire. Ce sont ces habitants de Kleio, dont la moitié sont les descendants d’exilés d’Asie Mineure, que le collectif a choisi de rencontrer, recueillant sans jugement et avec humanité les réactions de ces villageois, chez qui le sentiment d’exil côtoie le souvenir nostalgique de la terre d’en face, ravivé par l’arrivée des migrants. En 2015, la situation économique de l’île est difficile. Alors comment accueillir humainement l’Autre quand ses propres moyens de subsistance manquent ? Certains, comme Giorgos, se souviennent et compatissent : « Ma grand-mère était une réfugiée de Smyrne. Elle est venue avec ses frères et sœurs mais sans leur père, qui avait été tué par les Turcs. Les Grecs d’ici l’appelaient « poutanas meria », ça veut dire « celle qui vient du côté des putes », de la Turquie donc. » Un autre confie : « Nous sommes tous des réfugiés ; on les aime mais on a peur d’eux ». D’autres constatent que leur rivage est pollué : « Il n’y a plus de rochers, que des gilets et les moteurs qui restent dans la mer. » D’autres en profitent pour récupérer l’essence, et ce qui peut encore servir. Il y a aussi Nina, une dame qui les a réconfortés, nourris, qui leur a donné des vêtements, tricoté des bonnets et regrette leur passage quand à partir du 18 mars 2016, la Turquie a fermé ses frontières. Elle évoque, au bord des larmes, une image vue à la télé : un de ses bonnets…à Berlin. L’accord avec la Turquie est rompu et 3 ans plus tard, 10000 exilés sont coincés à Lesbos. En 2019, ils sont 45 000 !

ELISE PADOVANI ET ANNIE GAVA

Décembre 2019

Le PriMed, Prix international du documentaire et du reportage méditerranéen, organisé par le CMCA s’est tenu à Marseille du 24 au 30 novembre

Photo En face ©Les Bâtelières production

Palmarès

Grand Prix Enjeux méditerranéens : Unkept secrets (secrets dévoilés) de Dalit Kimor

Prix Mémoire de la Méditerranée : Camorra de Francesco Patierno

Prix Première œuvre : Nar, de Meriem Achour-Bouakkaz

Prix Art, Patrimoine et Cultures de la Méditerranée : Wa Drari de Fatim-Zahra Bencherki

Prix des Jeunes de la Méditerranée : Wa Drari de Fatim-Zahra Bencherki

Prix court Méditerranée (Prix du public) : The white hell (L’Enfer blanc) de Ahmed Assem, Mahmoud Khaled et Omar Shash

Mention spéciale ASBU : L’Europe au pied des murs de Elsa Putelat et Nicolas Dupuis