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Vu par Zibeline

Retour sur La Fille de Mars, mise en scène de Jean-François Matignon, mêlant classicisme et modernité

La loi injuste (du théâtre)

Retour sur La Fille de Mars, mise en scène de Jean-François Matignon, mêlant classicisme et modernité - Zibeline

Mettre en scène le Penthésilée de Kleist dans la traduction de Julien Gracq est un pari audacieux. D’autant plus lorsqu’on n’en retient, Achille excepté, que les personnages féminins, et qu’on l’offre dans le In à un public (de Première) déshabitué de la tragédie et de la poésie, du verbe. Et de surcroît dans un gymnase où l’inconfort des sièges coques rend la représentation physiquement pénible, et le moindre départ terriblement sonore. Certains spectateurs (de Première) ont trouvé « insupportable », et le disaient en descendant bruyamment les marches, la « déclamation d’un autre temps » des comédiennes.

Il est décidément difficile de faire, aujourd’hui, du théâtre classique à voix nue, en français, sans être accusé de passéisme. Sont-ils sûrs pourtant d’entendre juste, de savoir ce que sera le théâtre de demain, et de bien appréhender ce que Jean-François Matignon a osé faire ? Les spectateurs des autres représentations, moins courues par les professionnels et la presse, ont dans l’ensemble apprécié le spectacle, et pour certains été reconnaissants de cette mise en scène qui prend à bras le corps la représentation et le jeu…

Car de quelle modernité est-il question ? La réflexion sur les limites de la loi est elle vraiment d’un autre temps ? Heinrich von Kleist est un romantique extrême, qui pense que nulle loi ne peut réprimer les élans de la chair, que la passion nourrit et détruit celui dont elle s’empare. Lui-même meurtrier a tué sa maîtresse avant de se donner la mort. L’histoire de cette Reine des Amazones, magnifiquement traduite par Julien Gracq en l’allégeant de ses vers mais en renouvelant sa cruauté, pose la question de la domination des sexes de façon complètement inédite dans la littérature, théâtrale ou non. D’aujourd’hui ou non. Le désir des femmes, celui qu’elles éprouvent et non celui qu’elles font naître, est le nœud même de la tragédie. Désir de ne pas être dominée, qui fait bannir les hommes de la cité amazone. Désir d’avoir des enfants, qui les envoie au combat les vaincre et en faire leurs amants. Mais aussi désir sexuel, qui n’est pas nommé par la Loi des amazones, et que Penthésilée reçoit en pleine figure lorsqu’elle voit Achille au combat. Désir de vaincre, de soumettre, désir de dévorer aussi, Küsse (baisers) qui devient Bisse (morsures), « désirer, déchirer cela rime », traduit Gracq.

Jetée brutalement dans la fascination sexuelle sans préparation, Penthésilée s’y perd. Achille aussi, qui s’éprend d’elle et vient se soumettre, jusqu’à la dévoration. Le texte de Kleist est d’une profondeur psychanalytique inédite, d’une cruauté qui aurait fait trembler Artaud, d’une inscription du désir féminin dans le nœud dramatique qu’on ne retrouvera pas avant des siècles, et rarement sous la plume d’un homme. Jean-François Matignon très justement travaille ce fascinus : récit déclamé face public, gros plans et nudité, rougeurs, excès, embrassements, affrontements, obscurités, champ de bataille… Tous ces plans se succèdent et se superposent, s’écroulent et se contredisent, et chaque comédienne, loin de tout pseudo réalisme, de toute retenue, dit merveilleusement l’excès. Faudra-t-il réapprendre à le faire entendre  ?

AGNES FRESCHEL
Juillet 2017

La Fille de Mars, d’après Penthésilée a été créé au Gymnase Paul Giéra, Festival d’Avignon du 19 au 24 juillet

Photo : © Christophe Raynaud de Lage


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