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La Passion selon Saint Jean d’Arvo Pärt, austérité assumée au Festival de piano de La Roque d’Anthéron

La lenteur mystique d’Arvo Pärt

La Passion selon Saint Jean d’Arvo Pärt, austérité assumée au Festival de piano de La Roque d’Anthéron - Zibeline

Les œuvres du compositeur estonien, né en 1935, sont basées sur une écriture sobre, une profonde spiritualité, trois notes parfois, une ou deux voix, matériau simple, primitif, minimalisme mystique qui fascine ou dérange. (Für Alina, Cantus in Memoriam Benjamin Britten…). Alors que Bach relate la Passion du Christ selon l’Evangile de Jean, avec toute la rhétorique baroque des affects, théâtralisant son écriture par le caractère contrasté des divers éléments (Récits, Airs, chœurs…), Pärt choisit, lui, de recentrer le langage dans une épure excessive, une plainte d’un tempo immuable, lenteur pesante, contrariée seulement par les interventions plus mobiles des instruments et la puissance expressive du chœur : 12 chanteurs, 5 instruments. La disposition permet une spatialisation sonore envoûtante: un chœur de 7 chanteurs (serviteurs, gardes…), placé à gauche du chef, un quatuor vocal (Evangélistes : 2 soprani, 2 ténors) au centre, un quatuor instrumental devant le chef: violon, hautbois, basson, violoncelle, l’orgue derrière les Evangélistes. Pilate, ténor issu du chœur, s’avancera sur ses parties solistes et Jésus restera à droite du chef. Le chœur chante a cappella; Pärt lui offre les plus belles envolées harmoniques et des nuances larges. D’entrée, on est saisi par les sons tuilés, les secondes mineures qui frottent, les aspérités puissantes : «Passio Domini nostri Jesu Christi secundum Joannem» (La Passion du Christ, notre Seigneur, selon Saint Jean). Mais aussitôt, le langage se calme quand les Evangélistes, en polyphonie ou en parties solistes, continuent le récit : motifs simples, repris comme des Leitmotive par les instruments.
Chaque son est ciselé pour faire respirer le texte. Jésus, le baryton-basse Taniel Kirikal, timbre chaud, mais sans inflexions, laisse couler ses notes inlassablement conjointes, en phrases ascendantes ou descendantes, toujours ponctuées par des notes longues, dont les résonances se perdent dans la nef. L’orgue, dans son registre grave, l’accompagne. Pilate, le ténor Tiit Kogerman, a un timbre plus léger, nasillard qui sied bien au personnage, véhiculé par la légende. Pilate aurait ordonné, selon les Evangiles, la crucifixion de Jésus de Nazareth (Ecce homo : voici l’Homme !). L’orgue, dans son registre aigu l’accompagne. L’Ensemble Vox Clamantis, créé à Tallinn en 1996 par Jaan-Eik Tulve, est de grande qualité, très habité. Le chef pose avec délicatesse chaque son, conduit chaque ligne de cette musique minimaliste. On sort de ce concert avec une étrange sensation d’envoûtement, de recueillement, de questionnements sur le monde, une austérité assumée loin des tumultes novateurs de la musique contemporaine.

YVES BERGÉ
Août 2015

Le Festival International de piano de La Roque d’Anthéron a programmé La Passion selon Saint Jean d’Arvo Pärt le 13 août, en l’Eglise Notre Dame de l’Assomption de Lambesc.

Ensemble Vox Clamantis
Direction Jaan-Eik Tulve

Photo : crédits Samuel Cortes