«Ainsi parlait ma mère», premier roman de Rachid Benzine, paru au Seuil

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«Ainsi parlait ma mère», premier roman de Rachid Benzine, paru au Seuil - Zibeline

La mère du narrateur a 93 ans. Avec son mari, ils ont quitté le Maroc pour la Belgique au milieu des années cinquante, puis elle a élevé seule ses cinq garçons après la mort prématurée du père. Analphabète, elle parle le français avec un accent dont souvent on se moque. Ce sont les chansons à la mode qui ont enjolivé les quelques rudiments appris sur le tas, notamment celles de Sacha Distel dont elle est un peu tombée amoureuse, ainsi qu’un roman qu’elle connaît presque par cœur pour en avoir inlassablement écouté la cassette audio, La peau de chagrin de Balzac. Cet engouement pour ce texte reste un mystère pour son plus jeune fils… La cassette perdue, c’est à lui, cinquantenaire, qu’elle en demande la lecture ; le seul resté célibataire qui vit encore avec elle bien qu’il soit professeur d’université.

Tout petit, il était tombé amoureux de la poésie des mots et des images grâce à la multitude de livres rapportés par son père qui travaillait au pilon à Bruxelles. Cependant il s’intéressait peu aux études du collège. C’est l’opiniâtreté et « la mansuétude » de sa mère, son respect des enseignants, qui lui ont ouvert les yeux, et il s’est mis au travail, y a pris goût, malgré ses différences et la méconnaissance des codes de la société dans laquelle il vit. Rachid Benzine, qui signe là son premier roman, souligne avec ce récit aussi émouvant que drôle la difficulté des étrangers à adopter une autre culture « qui exclut autant qu’elle intègre », même quand on ne leur a pas transmis celle de leurs origines. Dans une langue riche et alerte, il trace le portrait émouvant de cette Mère Courage, aimante pour ses enfants, généreuse pour les autres, rendant service à plus pauvre et plus malheureux qu’elle. Mais il montre aussi comment la culture et l’étude peuvent ouvrir des portes qu’on croyait fermées.

CHRIS BOURGUE
Mars 2020

Ainsi parlait ma mère
Rachid Benzine
Seuil, 13 €