Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Vu par Zibeline

Trois compositrices de musique de film mises à l'honneur à Aubagne

La leçon de musique

• 23 mars 2019 •
Trois compositrices de musique de film mises à l'honneur à Aubagne - Zibeline

Pour sa traditionnelle leçon de musique, le Festival International u film d’Aubagne a réuni ce vendredi 23 mars, trois compositrices : Selma Mutal  qui a signé entre autres la musique de The Milk of Sorrow de Claudia Llosa, Ours d’or à Berlin en 2009, Florencia di Concilio mise en lumière par son travail sur Ava de Léa Mysius Grand Prix de la Critique 2017 et Julie Roué à qui Leonor Serraille a confié la BO de Jeune femme, Caméra d’or à Cannes en 2017.

Compositeurs-compositrices

Mettre au premier plan les compositeurs est une des originalités du FIFA. Moins célébrés, moins visibles que les réalisateurs ou les acteurs, – si on excepte quelques « stars », leur travail est pourtant déterminant dans la réussite d’un film. Et moins visibles encore, parmi eux : les compositrices.

Les chiffres sont accablants. En 2018  pour 300 films de production française, on ne comptait que 6% de compositrices et depuis 1970, il n’y a eu que deux nominations féminines aux Césars dont celle de Béatrice Thiriet. Ces chiffres ne s’expliquent pas par une spécificité féminine dans la composition. Qui pourrait dire en écoutant la BO du blockbuster Captain Marvel qu’elle est écrite par une femme Pinar Toprak ? Le genre importe peu quand on se met au service d’un projet. Cependant le /la cinéaste qui cherche un compositeur trimballe peut-être, plus ou moins consciemment certains clichés ou suit tout bonnement certaines habitudes : peur de s’engager avec une femme « qui fera toujours passer ses enfants avant »,  usage de s’adresser à des hommes pour des jobs de responsabilité, ignorance de l’existence des compositrices, ou intériorisation ancestrale des filles elles-mêmes sur leur incapacité à assumer certains métiers, et ce dès l’école de musique.

Florencia di Concilio©Benoît Basirico

Des parcours divers : rencontres et reconnaissance professionnelle

Les trois invitées n’ont  plus à prouver leur légitimité. A la demande de Benoît Basirico, modérateur de cette  conversation, chacune rappelle son parcours, les rencontres déterminantes et l’importance d’une reconnaissance professionnelle pour se sentir du métier. Selma Mutal qui, gamine, aimait le piano et les thèmes sucrés d’Ennio Morricone, reprend ses études de musique à 25 ans, étudie la musique contemporaine avant de rencontrer Claudia Llosa et de connaître le succès. Julie Roué qui grattait sa guitare dans sa chambre d’ado sans oser penser qu’un jour elle pourrait concevoir et écrire la musique d’un film, devient ingénieur du son avant de croiser une jeune réalisatrice qui cherche une compositrice pour son court métrage d’école. Un  long apprentissage, avant le déclic favorisé par la master class offerte par le FIFA. Quant à Florencia di Concilio, née dans une famille de musiciens, bassiste dans un groupe punk puis élève dans divers conservatoires où elle apprend la musique classique, la composition, l’orchestration, c’est une BO pour Arte qui la lance dans la profession, elle enchaîne alors des collaborations avec des poids lourds du documentaire avant la consécration d’Ava.

.

Selma Mutal © Jean -Marc Lubrano

 

Un travail de caméléon

A partir de quelques extraits de films, ces professionnelles expliquent leur travail  de caméléon auprès de cinéastes dont les directives et les désirs s’expriment selon des voies très diverses. Selma Mutal pour imaginer sa partition du Lait du Chagrin, dit s’être glissée dans le regard de Claudia Llosa sur la protagoniste Fausta, conservant un arrière-plan andin, optant pour une guitare « sale » aux sons indéfinis comme cette femme blessée. Elle explique comment Javier Fuentes-Léon lui a demandé de « sortir sa testostérone » pour écrire la musique de son thriller, The vanished elephant , et de se multiplier par trois pour imaginer des musiques de style différents pour ce même film. Julie Roué se souvient de composition bricolée pour Les Chiens, court métrage d’Angèle Chiodo qui  voulait une musique « moche ». Sa proposition : une partition céleste en contraste avec le Noël glauque représenté dans le film, en utilisant la voix, instrument disponible à tout moment. Elle évoque aussi son travail d’échanges et de tissage avec Léonor Ferraille : des mots faisant naître quelques notes de clarinette, des chutiers comme des trésors retrouvés dans les tiroirs, offerts à la réalisatrice, des créations pour certaines scènes. Florencia di Concilio justifie le choix de l’arpeggione et du violoncelle pour Ava, le jeu des cordes frottées, le brouillage des pistes culturelles, la reconstruction du son pour correspondre au grain de la pellicule.

Bref tout un travail de haute couture que chacune effectue avec son propre vocabulaire

.Julie Roué © Benoît Basirico

 

Une leçon de musique passionnante largement applaudie, qui, comme celles des  éditions antérieures, nous fait entendre les films autrement.

ÉLISE PADOVANI
Mars 2019

http://www.aubagne-filmfest.fr