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Vu par Zibeline

Kei Miller aux éditions Zulma : une écriture flamboyante

La langue déplace la Jamaïque

Kei Miller aux éditions Zulma : une écriture flamboyante - Zibeline

Le premier roman de Kei Miller traduit en français est sorti en 2016 chez Zulma. Qui une année après l’édite en poche, et le promeut à nouveau. Une bonne idée, qui peut permettre à L’authentique Pearline Portious d’atteindre en France un public plus large, conforté par la sortie concomitante de By the rivers of Babylon, sorti en septembre.

Les deux romans révèlent la même audace d’écriture, la même force de libération, la même foi dans la puissance du verbe, du rêve éveillé et de l’incantation. Le peuple de Jamaïque en est le personnage principal, diffracté en petites filles aux Mman(s) increvables, en lépreux reconnaissants, en prêcheur volant, en prophétesse vociférante. Autant de personnages passionnants totalement incompris dès lors qu’ils sortent de Jamaïque, ou se heurtent à la prétendue rationalité (post)coloniale.

Adamine, fille de l’authentique Pearline Portious, « crieuse de vérité » admirée et redoutée en Jamaïque, est maltraitée en Angleterre, puis internée. Sa parole y est niée, détruite, comme les broderies de sa mère trop colorées qui pourtant soulageaient authentiquement les lépreux, mais que ni le révérend blanc, ni la tradition jamaïcaine ne pouvaient admettre. La vérité de la révolte, de l’affranchissement véritable, vient directement de ces personnages aux marges de la société jamaïcaine, qui brodent une autre langue, une autre parole, ou s’envolent authentiquement des arbres comme dans By the rivers of Babylon. Le travail de la langue, qui non seulement introduit de très nombreux créolismes mais plus précisément resserre, dérythme, image, poétise et épice l’anglais, est magnifiquement retranscrit dans la traduction française de Nathalie Carré, qui a l’intelligence de s’attaquer directement aux particularités de langue du créole anglais pour inventer leur musique en français. Surtout dans le récit d’Adamine, prophétesse dont l’invention verbale n’a d’égale que la violence, le souffle, l’oralité qui déconstruit et chante le réel. Sa narration alterne avec celle de Monsieur Gratte-Papyè, personnage miroir de l’auteur, venu en Jamaïque reconstruire les étapes d’une histoire volontairement tue et mythifiée.  Car c’est par la langue et le récit retrouvés que la libération peut s’accomplir.

AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2017 

L’authentique Pearline Portious, 9,95 €
By the rivers of Babylone, 20,50 €
Kei Miller traduction Nathalie Carré
Éditions Zulma