La Mémoire tyrannique, roman sur le Salvador en 1944 par Horacio Castellanos Moya

La fin du sorcierLu par Zibeline

La Mémoire tyrannique, roman sur le Salvador en 1944 par Horacio Castellanos Moya - Zibeline

Le dernier livre traduit en français de Horacio Castellanos Moya, La Mémoire tyrannique, s’ancre dans un épisode clé de l’histoire du Salvador, les mois de l’année 1944 qui virent la chute du dictateur militaire Hernández Martínez, adepte d’occultisme et sanguinaire, d’où son surnom de « sorcier nazi ». On suit la répression sanglante de la révolte armée, le dimanche des Rameaux du 2 avril 1944, dirigée par des intellectuels, des chefs d’entreprise et des unités mécontentes de l’armée, et l’organisation de la grève des étudiants qui suivit en mai de la même année, malgré la loi martiale et le couvre-feu, se prolongeant en grève générale. Horacio Moya évoque cette période en un texte polyphonique et polymorphe, passant du journal intime au dialogue de cinéma, avant de construire son épilogue situé bien après les faits en 1973 en un monologue intérieur à la première personne, par un personnage secondaire du récit, qui dénoue les derniers fils et narre les destinées de chacun des protagonistes, définitivement enserrés dans un passé qui se délite, et une mémoire collective qui s’efface.

L’écriture se ploie dans les modes de chacun, épouse les raisonnements, les attitudes, les intonations des différents personnages. Nous touche la simplicité presque innocente de Haydée, dont le style semble tout droit sorti de la Comtesse de Ségur. Son mari, Périclès, est prisonnier politique du régime qu’il a dans un premier temps soutenu avant d’être conquis par les théories marxistes. Elle se bat pour aller le voir, intercède auprès de sa famille (le père de Périclès est un fidèle colonel du dictateur), va chez le coiffeur, car il ne faut pas se laisser aller malgré tout, nous donne à goûter un quotidien où les actes les plus héroïques semblent aussi naturels que de choisir une robe de mariée en regrettant que l’on ne puisse plus en avoir de Paris. On suit dans sa fuite son fils, Clemente, condamné à mort pour avoir annoncé (à tort) la mort du dictateur à la radio, passages rocambolesques dignes d’un western spaghetti… Tour de force que ce livre qui allie humour, profondeur et analyses sans concession, sur une page d’histoire à méditer…

MARYVONNE COLOMBANI
Janvier 2020

La Mémoire tyrannique
Horacio Castellanos Moya, traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis
éditions Métailié, 22 €