Retour sur deux temps forts du festival Oh Les Beaux Jours !

La Fabrique de l’écritureLu par Zibeline

Retour sur deux temps forts du festival Oh Les Beaux Jours ! - Zibeline

Disséquer le monstre

Riche en anecdotes et en révélations de tous genres, la rencontre entre Tiffany Tavernier et David Vann a fait des étincelles.

Guidée posément par Guénaël Boutouillet, la conversation entre les deux auteurs est demeurée passionnante de bout en bout. Et ce avant tout grâce à l’esprit, à l’humour et à la sympathie dégagés par les deux auteurs, mais également grâce à la fluidité des échanges permise par la présence de Marguerite Capelle. La traductrice du dernier roman de Jonathan Coe a rempli une fois de plus et brillamment le rôle d’interprète. Rôle qui requiert  ici à la fois une culture et un langage littéraires solides – cadre oblige – et une vivacité d’esprit doublée de solides réflexes – difficile exercice de la traduction simultanée.

L’échange ne pouvait cependant qu’être captivant, car L’Ami et Komodo (parus chez Sabine Wespieser et Gallmeister) comportent de nombreux points de convergence, que le modérateur s’est d’ailleurs empressé de relever. Il y a, tout d’abord, ce goût pour le monstrueux ordinaire, celui qui sommeille sous des atours de normalité. C’est L’Ami qui incarne, chez Tiffany Tavernier, la face apparente de ce monstre qui semble inspiré de Michel Fourniret ou d’Émile Louis. À l’opacité de ce mal incarné par Guy répondra le cheminement tortueux de Thierry, le meilleur ami qui n’aura rien vu venir. « L’horreur arrive toujours sur un terrain d’amour, de complicité », rappelle Tiffany Tavernier. L’auteure parvient à faire siens à la fois le logos du polar et celui de la tragédie, et avoue au fil de ses réponses s’être construit une bibliothèque personnelle aussi bien française qu’américaine.

Admiratif face à la capacité de sa consœur au concept et à sa maîtrise de la théorie littéraire, si française, David Vann semble sincèrement regretter ce qu’il qualifie de « manque d’imagination ». Il avoue quant à lui avoir puisé le matériau de Komodo, une fois de plus, dans son vécu personnel et dans ses relations complexes et contrariées avec les membres de sa famille. Et révèle que son livre, déjà écrit en anglais mais paru en France avant d’être publié aux États-Unis, n’a pas encore été lu par ces derniers ! On apprend donc que le personnage de Tracy lui a en effet été inspiré par sa sœur, et plus précisément par la rancœur que cette dernière a nourri à son égard après son divorce. « Je dis souvent que cela doit être difficile d’avoir un écrivain dans sa famille. Mais que si cette famille se comportait mieux avec lui, elle ne se retrouverait peut-être pas dans si souvent ses livres ! » avance-t-il, sardonique. Dans Komodo, « le monstrueux vient de toute évidence de Tracy et de sa rage, mais aussi de tout ce qui l’entoure. Ses enfants se comportent comme des monstres. Son mari avec une indifférence ordinaire qui confine au monstrueux. En m’observant à travers les yeux de ma sœur, je me suis également rendu compte de mes propres failles, de ma propre part de monstre. ».

De même que David Vann s’est amusé à prendre pour personnage et narratrice une femme, et à s’interroger sur les injonctions constantes auxquelles la société soumet les femmes et les mères, c’est dans la peau d’un homme que s’est glissée Tiffany Tavernier. Sans pour autant que la question du rapport à l’autre et de l’engendrement ne soit évacuée : « Les personnages qui m’intéressent sont tous des mères en puissance. Les hommes aussi peuvent être mère, tout le monde peut l’être : Thierry réapprend à l’être. C’est une part de l’intime que j’aime scruter. » La rencontre, très amicale, entre les deux auteurs ne pouvant excéder une heure, elle se conclut sur plusieurs questions, enthousiasmantes, encore en suspens.



« On n’écrit pas dans le vide »

Nancy Huston plaide pour une littérature généreuse et sans concessions

Le courant est vraisemblablement bien passé entre Olivia Gesbert et Nancy Huston. Il faut dire que l’heure et demie consacrée à l’auteure canadienne s’est avérée très riche. En textes, notamment, mais aussi en medium. Elle sera ainsi marquée par une lecture à deux voix d’Arbre de l’oubli avec Jean-Marie Théodat. Le personnage de Felisa, incarné ici par le géographe, partage avec lui la nationalité haïtienne. Comme le rappellera cependant Nancy Huston, l’écriture de ce roman a eu lieu avant sa rencontre avec son « roi de cœur », comme le qualifie Olivia Gesbert – « quelle jolie expression ! », rétorquera-t-elle avant de la reprendre.

Le profond intérêt que l’auteure nourrit à l’égard de l’histoire de la colonisation ne date en effet pas d’hier, et avait donné naissance entre autres à Cantique des plaines. Celui qu’elle nourrit pour la culture haïtienne, pour l’« oraliture » qu’évoque Jean-Marie Théodat, a également à voir avec un autre auteur qui compte parmi ses amis, Dany Laferrière. L’un de ses nombreux aphorismes, « L’exil vaut le voyage », a particulièrement résonné en elle. « C’est mon identité fondamentale d’être divisée. Pas seulement entre le Canada et la France, mais aussi avec les États-Unis où j’ai longtemps vécu ». Biculturelle, bilingue, l’auteure rappelle quel paradoxe réside dans son succès en France, elle qui n’est que « très peu lue et connue dans ma langue maternelle ». Arbre de l’oubli, écrit pourtant en anglais, et très ancré dans la culture américaine, n’est ainsi jamais paru aux États-Unis. Tristesse que relativise cependant l’auteure, convaincue de la nécessité du bilinguisme, car « les langues étrangères relativisent toutes nos certitudes ». Et rendent « toutes nos colères ridicules », puisque le sentiment ne trouve alors refuge dans aucun mot adéquat.

Un autre plaidoyer s’avèrera tout aussi convainquant, celui en faveur des hommes sensibles – « Il nous faut apprendre à aimer les doux » – extrait de Je suis parce que nous sommes, son dernier livre écrit en pleine pandémie. Il faut dire que la voix éminemment musicale de l’auteure s’y greffe au violon du musicien Freddy Eichelberger, habituellement entendu plutôt au clavecin. Son complice musical de toujours, avec qui elle avait enregistré Les Pérégrinations Goldberg en 2001. La place pourtant primordiale qu’occupe la musique dans l’œuvre de Nancy Huston demeure une part intime, sur laquelle elle peine une fois de plus à disserter. Plusieurs de ses réponses s’avèreront cependant révélatrices sur son processus créatif. Au-delà de l’impératif d’une page écrite par jour, ou encore de la difficulté d’écrire rencontrée par la majorité des écrivains n’ayant pas la chance, comme elle, de vivre de leur plume, l’auteure met à nu ses complexes avec une simplicité salutaire. Elle rappelle, entre autres, n’avoir réussi à publier son premier roman qu’en 1981, soit après la mort de Roland Barthes, son directeur de recherche et « surmoi théorique ». Et avoir été considérablement « ralentie par quelques années de théorie carabinée ». Impressionnée par un « groupe de normaliens révolutionnaires sur le plan politique mais soumis à leurs maîtres à penser : Foucault, Barthes, Deleuze, Derrida… », la jeune chercheuse en sciences sociales peinait à trouver sa voix dans un domaine artistique, qui constituait pour cette petite bande « une façon de plus d’épater le bourgeois ». « La chose difficile, c’était de me libérer de l’attitude française de l’intelligence autour de l’écriture, de la survalorisation de la langue française dans toute sa splendeur. » Consciente, depuis toujours mais aussi et surtout depuis le premier confinement, qu’« on n’écrit pas dans le vide », l’auteure a questionné son rapport à la création et rejoint dans la foulée le Collectif 3027, où elle mène des ateliers de poésie musicale. Le bref reportage de Nicolas Lafitte évoque, en recueillant entre autres la parole de Jeanne Monot, les missions de cette association sociale et culturelle. Ce goût du partage n’altère cependant en rien le rapport de l’écrivaine à la littérature, viscéral et sans concession. « En psychothérapie on a envie de guérir. En littérature, on a envie d’ouvrir les plaies, encore et encore. Mais ça fait du bien de donner une forme à la vie. Améliorer une page qu’on a écrite, cela veut dire avoir amélioré le monde. » On n’aurait pas mieux dit.

SUZANNE CANESSA
Août 2021

Ces rencontres ont eu lieu dans le cadre du festival Oh Les Beaux Jours !

Sur ce lien, une captation de la rencontre avec Nancy Huston.

À lire pour aller plus loin :

Critique d’Arbre de l’oubli de Nancy Huston
Critique de L’Ami de Tiffany Tavernier et de Komodo de David Vann

 Photos © Philippe Matsas & Robbie Lee

 

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