La démocratie en actes

Les Rencontres d’Averroès ont interrogé la démocratie en la pratiquant. Retour sur une édition exemplaire

Pour la première fois les intellectuelles à la tribune ont été aussi nombreuses que leurs confrères. Et, comme toujours, les penseurs venus des autres rives portent une parole aussi forte, aussi experte, aussi maitrisée, que les européens, dans une langue qui n’est pas toujours la leur. Et plus que jamais les questions venues de la salle sont incroyablement pertinentes, suscitant de vraies réponses durant les débats.

La Fin de la démocratie, mais aussi ses définitions, ses origines, son universalité et ses spécificités, la représentation et la participation, les élections ou le tirage au sort… furent au centre des tables rondes dont vous trouverez les comptes rendus sur journalzibeline.fr rédigés par 5 étudiants de SciencesPoAix en tutorat à Zibeline. Nous avons choisi de publier dans ces pages les critiques des spectacles, remarquables, proposés en soirée.

La démocratie en actes, il en fut aussi question lors de l’ouverture où Thierry Fabre précisa qu’il ne remerciait pas le Conseil départemental, qui avait coupé tout subside aux Rencontres d’Averroès. Avec la peur, partagée, si Martine Vassal gagne la mairie, que cette censure économique s’étende…
AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2019

 

Le Trio Joubran

Le groupe palestinien, virtuose du Oud, a présenté son dernier album intitulé The Long March

Trois frères. Samir, Wissam et Adnan Joubran. Héritière d’une lignée de quatre générations de faiseurs de oud, ce luth oriental, la fratrie s’est réunie pour rendre hommage à la musique traditionnelle de son pays. Depuis 2002, ils sillonnent le monde et saluent leur peuple à travers le langage universel de la musique. 

Wissam ouvre le concert en évoquant leur père et leur mère. Chaque mois, à la maison, ils réunissaient toute la famille pour essayer un nouvel instrument tout juste fabriqué. Visions de soirées sans fin où chacun jouait pour et avec les autres, unis par le chant immuable du oud qui résonnait jusqu’au bout de la nuit. Dans ce chant transparaît toute la tendresse de ces souvenirs d’enfance, ainsi qu’un désir irrépressible de raconter en musique.

Pour la musique

Et ça marche, il suffit de fermer les yeux et de laisser l’imagination prendre son envol. On se laisse emporter par ces mélodies qui voyagent à travers les siècles et les frontières. La voix du oud est sublimée par la douceur chaloupée du violoncelle de Valentin Mussou et les percussions passionnées de Habib Meftah Boushehri. Chacun apporte sa pierre à l’édifice dans une harmonie parfaite où les instruments se parlent et se répondent. Tour à tour, ils prennent la parole au fil de solos poignants. Un jeu d’ombre et de lumière dessine à traits floutés leur silhouette sur le rideau noir et laisse s’exprimer, seul, le soupir éternel de ces chants ancestraux.   

Mais les trois frères sont également de véritables showmen et savent osciller entre la poésie de ces mélodies mélancoliques et des envolées grandioses qui électrisent le public. Tout d’un coup, la lumière se met à danser au rythme effréné de leurs mains qui virevoltent sur les ouds jusqu’à la crampe. Les notes fusent et eux s’amusent. Quelques regards complices et leur talent d’improvisateurs se libère dans des bourrasques de fraîcheur. Ils jouent, sourient, rigolent et invitent le public à participer. Alors les mains s’élèvent, les applaudissements résonnent et l’on finit même par accompagner la mélodie en chantant en arabe ! Pour un peu, on se lèverait de son siège pour danser … 

Trio-Joubran © Nicolas-Serve/Rencontres-d’Averroès

Contre l’oppression

Mais ce déchaînement virtuose de joie et de partage n’élude pas pour autant la portée politique et humaniste de leur œuvre. The Long March. C’est la marche des peuples sur les chemins de la liberté.  Le visage du fondateur de Pink Floyd Roger Waters, était ainsi projeté au cours du morceau Carry the Earth, auquel le musicien avait participé. Cette chanson, belle à pleurer, rend hommage à quatre jeunes garçons assassinés sur une plage de Gaza alors qu’ils jouaient innocemment au football. 

L’album porte la voix de tous les peuples opprimés, de tous ceux qui résistent pour leurs terres, de tous ces hommes qui luttent pour leurs droits à la justice et la dignité. Palestiniens, ils clament haut et fort leur soutien à leur pays et dénoncent l’oppression de leur peuple. Applaudissements dans toute la salle, des youyous jaillissent et quelques drapeaux se brandissent fièrement. « Vive la Palestine » scande un spectateur. Samir sourit.

À la fin de cette immense performance, un tonnerre d’applaudissements vient honorer ces artistes exceptionnels. Un espoir pour cette jeunesse qui désire la paix et s’évertue à vivre malgré l’occupation. 
JEAN-LOU GRANVILLE

 

Kateb Yacine ressuscité 

Mohamed Kacimi et Manon Worms ont célébré le romancier fondateur de la littérature algérienne moderne 

Pour un soir, sur la scène du théâtre La Criée, l’hommage est rendu à l’homme, trente ans après sa disparition : la reconstitution de ses plus belles déclarations et leur mise en voix ont permis à l’auteur d’éclipser Nedjma (étoile en français), son personnage iconique, dans une valse entre le récit de vie de l’écrivain raconté par Mohamed Kacimi, et les envolées lyriques de ses poèmes par Manon Worms. Un va-et-vient entre l’homme et le poète, entre les déclarations du perturbateur invétéré et la sensibilité de l’artiste.

L’enfance

La lecture suit un ordre chronologique. Naturellement, ce sont les souvenirs de sa mère qui viennent en premier. Elle imitait son père tous les soirs. Une imitation précise, des habits, à la voix, aux grimaces. Lorsqu’elle voyage en train, elle peut raconter ce qu’elle a vu comme personne. « Elle donnait à voir » disait l’auteur. D’ailleurs, les scènes de ménage se faisaient en vers à la maison, c’est comme cela que la dame tenait tête à son mari, avocat de profession. La passion de l’auteur pour le théâtre lui vient de là !

Dans cette Algérie où l’école était interdite aux indigènes, pour apprendre l’arabe il fallait aller à l’école coranique. Une expérience que l’écrivain a détesté, et qui a conditionné son rapport hostile à toutes les religions. Là-bas, on le frappait, on enseignant le Coran par cœur… Alors, lorsque son père l’inscrit à l’école française, prestige réservé aux enfants de notables pour qu’ils puissent apprendre le français, il lit Rimbeau et tout Proust. À 11 ans, il écrit son premier poème, passionné par la révolution française, avec Robespierre pour grand héros.

 

Mohamed Kacimi et Manon Worms © Nicolas-Serve/Rencontres-d’Averroès

Le sang reprend racine

À sa sortie de l’enfance, l’écart s’était creusé entre Français et Algériens. Le 8 mai 1945, des milliers d’Algériens sortis fêter la victoire contre les nazis et réclamer l’indépendance promise tombent sous les tirs de l’armée. Kateb Yacine et sa famille sont mis à l’abri par la police française, contre les rebelles arabes.

Durant la guerre de libération il connait la prison et la torture, comprend qu’il est algérien. Amoureux de Nedjma, il vit un bonheur absolu, tiraillé entre ses amis révolutionnaires et un amour impossible : il a 16 ans, elle est mariée.

Adulte, le romancier, dramaturge et metteur en scène, vit à Paris, voyage en Chine et au Vietnam, célébré en France et au Maghreb. Puis menacé par les islamistes en Algérie, il vit son plus grand exil. 

Un homme complexe

Le parti pris de Mohamed Kacimi était de faire connaître Kateb Yacine à travers ses entretiens, sa biographie, et ses poèmes. Une façon habile de raconter un homme complexe, et de raviver sa pensée. Le récit a permis la représentation d’un homme de conviction, restant fidèle à sa pensée non manichéenne. Profondément athée, anticolonialiste, pourtant amoureux du français. Contre la politique d’arabisation de l’Algérie, et militant pour un arabe dialectal et la langue berbère. 

« Je ne suis pas arabe. Je ne suis pas musulman. Je suis algérien. Je parle arabe. J’écris français. Je dis en français que je ne suis pas Français ». 
DJAMILA AINENNAS

 

Le Cri du Caire

Ce groupe né lors du printemps égyptien chante l’espoir et le désespoir d’une jeunesse privée de sa révolution

Aucun artifice et une mise en scène minimale. Les quatre musiciens sont côte à côte, assis sur leur chaise, immobiles, l’air grave. Seul Abdullah Miniawy, le chanteur, reste debout, en toute simplicité. Le choix de la sobriété est efficace, élégant : la musique prime et seuls comptent le chant des instruments et la voix envoûtante d’Abdullah. 

Les trois musiciens démontrent leur talent et leur brio en toute liberté. On se laisse emporter, sans le vouloir, par ces longues complaintes mélancoliques, ces psalmodies soufis lancinantes qui reviennent en boucles hypnotiques. Le rythme s’emballe, la texture enfle, monte en puissance : les notes tour à tour douces et tranchantes du violoncelle (Karsten Hochapfel) répondent aux mélopées de la trompette (Médéric Collignon, qui a rejoint depuis peu le trio) et aux trilles langoureuses du saxophone (Peter Corser). On se laisse surprendre par ces musiciens qui savent tout faire et oscillent entre jazz, chants soufis, rock, beat box et spoken words, toujours dans le même souci de faire naître une alchimie inédite.

Le Cri du Caire © Nicolas Serve/Rencontres-d’Averroès

 

Et puis bien sûr, cette voix… Cette voix merveilleuse, fascinante, qui prend aux tripes et nous transporte vers des horizons aux contours mystiques. Elle domine, du murmure jusqu’aux cris, s’envole avec puissance dans des aigus terribles puis vient se reposer et s’épancher vers des notes plus graves, rauques et profondes, vers une rage mâtinée de mélancolie.

Abdullah se balance souvent sur lui-même, comme bercé par la mélodie, transporté par son propre chant. On comprend, à l’écoute de cet arabe littéraire et imagé, transcendé par le langage universel de la musique, toute la peine, la rage, la souffrance mais aussi l’espoir et l’amour qui le mènent, sous nos yeux, jusqu’à la transe.

Après chaque morceau, le silence s’installe. Il y a des applaudissements, bien sûr, mais qui ne viennent qu’après. Après ce silence qui marque le respect pour ceux qui clament le besoin de liberté, pour ce cri du cœur venu du Caire. 
JEAN-LOU GRANVILLE

 

Les Rencontres d’Avérroès ont eu lieu du 14 au 17 novembre à Marseille
au théâtre de La Criée

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/