Frank Castorf essore Bajazet à Lausanne

La cruauté de Bajazet

• 20 novembre 2019⇒22 novembre 2019 •
Frank Castorf essore Bajazet à Lausanne - Zibeline

Frank Castorf met en relation la tragédie de Racine et les écrits d’Artaud. Étonnant, subversif, irritant, essentiel.

Frank Castorf est un de ces metteurs en scène qui tord les textes, les décors, les idées, les acteurs. L’ancien directeur de la Volksbühne de Berlin est connu pour cela : il n’expose pas le sens des pièces, ne les illustre pas, ne les éclaire pas, il avance sur leurs subtilités avec un bulldozer. Il a trainé Don Juan dans la boue, révélé toute l’ordure de Céline fuyant vers le Nord, faisant surgir, en allemand, les monstres de notre littérature.

Avec Bajazet, on entend ce qu’il fait des textes dans notre langue française : d’habitude, les yeux rivés sur les surtitres, le choc est moins saisissant. Mais là il s’agit de Racine, d’Artaud et d’un peu de Pascal : le massacre est à nu, à l’œuvre, on l’entend, on le voit. Il nous saisit.

De quoi s’agit-il ? De faire sortir l’essence de la pièce, de l’essorer, de lui faire rendre son âme et exprimer son jus. Et cela marche. Pas toujours, avec de longs ratés insupportables, un humour corrosif désespérant, et de véritables révélations. 

À aucun moment les 4 heures de spectacle ne sont anodines, le spectateur en sort rincé, irrité, la tête emplie d’images extrêmes, se demandant s’il a vraiment envie d’aller jusqu’à cette humiliation-là : Jeanne Balibar nue, longtemps, plusieurs fois, qui hurle et court, pleure, montre à la caméra son trou du cul en gros plan, éructe et souffle un long monologue la morve au nez, qu’elle n’essuie pas. Jean-Damien Barbin tout aussi massacré qui vomit les lettres d’Artaud, subit comme lui des électrochocs, insulte sa femme, délirant, psychotique, titubant et semblant à chaque instant prêt à s’écrouler, se relevant, hurlant encore, toujours plus à nu, maquillé, clown tragique au bout de son autodestruction. Et Claire Sermonne hystérique, mangée de colère et de désespoir, perdant pied, perdant vie.

Essence cruelle

Quel rapport avec Bajazet ? La cruauté du théâtre, qu’Artaud a révélé dans Le Théâtre et son double. Cette tragédie de Racine, relativement peu jouée, est de celles qui finissent par un massacre. Racine a situé son intrigue dans un passé très proche, chez les Ottomans, dont la supposée barbarie lui permet des entorses notables à la bienséance. Roxane, la Sultane, est une ancienne esclave. Favorite du Sultan, elle peut donc tomber amoureuse de son beau-frère sans frémir autant que Phèdre : elle n’est pas mariée. D’autant que le Sultan lui a donné l’ordre de tuer ce frère, acte de barbarie impensable dans une tragédie d’inspiration grecque.

Que faire aujourd’hui de ce texte fondé sur ce préjugé de barbarie, où le meurtrier est un « Noir d’Afrique », et le Sultan un fratricide et féminicide ? Dynamiter est la réponse de Castorf. Sous-titrant sa pièce En considérant le théâtre et la peste, il place la barbarie en nous, hommes ou femmes, Turcs ou non. Les hommes arrivent sur scène en burqa, et deux espaces révèlent ce qui se passe hors-champ : une yourte, arrière-salle lascive où s’accomplissent les désirs dont le texte regorge ; une cuisine, où on décapite des légumes, on torture, on joue et on s’exécute.

Sans divertissement

Evidemment les morts ont lieu sur scène. Plusieurs fois. Suicides pour la plupart. Car la cruauté de Bajazet est bien celle-là : l’absence de désir de vivre, l’enfermement du sérail, les intrigues sans conviction, les complots indécis et absurdes. Est-ce que tu l’aimes, demande Osmin à Acomat, le Vizir qui veut épouser Atalide ? Et Bajazet, que veut-il ? Entre deux femmes, il est incapable de sauver sa peau, de régner, de décider, et Roxane meurt de ne pas avoir choisi. 

Le désordre, hystérique, répond au désir de mort du texte racinien. S’il y a tragédie, c’est que personne ne veut vivre. Le Fragment du Divertissement de Pascal, sublime, éclaire à la fin tous les collages de textes. Rois sans divertissement, les habitants du sérail s’inventent des passions pour tromper l’insupportable ennui d’être enfermé sans but, «au repos », dans « une chambre ». C’est la chasse qui les intéresse, pas la proie, pas la prise. L’abdication de l’autre, pas l’amour. 
La tragédie, avancée désespérée vers la mort, est paradoxalement leur seule façon de se sentir vivants.
AGNÈS FRESCHEL
Novembre 2019

Bajazet, en considérant le théâtre et la peste a été créé au Théâtre de Vidy-Lausanne

À venir
20 au 22 novembre
Grand Théâtre de Provence, Aix

Photo : Bajazet © Mathilda Olmi


Grand Théâtre de Provence
380 Avenue Max Juvénal
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net