La mélancolie du maknine de Seham Boutata, histoire d'amour entre un pays et un oiseau

La confrérie du chardonneretLu par Zibeline

La mélancolie du maknine de Seham Boutata, histoire d'amour entre un pays et un oiseau - Zibeline

Le livre de Seham Boutata, La Mélancolie du maknine, s’appuie sur un remarquable travail de recherche amorcé par le documentaire de la reporter de France Culture, L’élégance du chardonneret (in « Création on air »). L’auteure tisse ici un texte qui entremêle réminiscences d’enfance (étés en famille en Syrie ou en Algérie), histoire passée et présente, avec en fil conducteur le maknine (chardonneret dans sa traduction française) lié aux légendes autant qu’à l’Algérie contemporaine, symbole de liberté et de création. Les neuf chapitres de l’ouvrage, en une langue fluide et aisée, suivent chacun la même construction : titre assorti d’une esquisse fine, et d’une citation extraite de la chanson de Mohamed El Badji (citée intégralement en guise de dixième chapitre), puis un souvenir enfantin, suivi du récit actuel de la quête de la narratrice sur les traces du maknine. Cet « oiseau d’apparat au plumage bariolé dont le chant a captivé les rois perses, les souverains omeyyades, les princes andalous, les deys ottomans (…) possède des capacités vocales prodigieuses (…) [et] subjugue les hommes » explique Souad Massi dans sa préface, Le chant de la liberté. Nous est rappelée la légende de la rencontre entre le chardonneret et l’une des figures essentielles de l’histoire de la musique arabo-andalouse au IXe siècle (aussi astronome, géographe, poète, maître des élégances), Ziriab, qui, à l’écoute de son chant ajouta vingt-quatre notes au chant qu’il codifia. C’est là que le chaâbi, le blues algérois, puise sa source…
L’évocation du chardonneret ouvre les portes, délie les langues, instaure entre l’enquêtrice et les personnes qu’elle rencontre la complicité des initiés. Le maknine algérien est le meilleur chanteur, par son chant, on peut dresser toute une cartographie : les airs de telle ou telle vallée, du bord de mer, des hauteurs montagneuses, sont tous différents. Mais son habitat naturel se raréfie, et les populations s’amoindrissent. L’oiseau, devenu rare en liberté, est l’objet d’un trafic énorme entre les frontières marocaines, algériennes et françaises. Les oiseleurs, fous de leurs élèves emplumés, enseignent leurs chants aux oisillons, si les adultes ne détiennent pas le « chant parfait », ce sera un CD qui passé en boucle apprendra au jeune oiseau les trilles et les variations qui enchanteront son possesseur. C’est par le chant que les hommes (il s’agit surtout d’une affaire d’hommes qui élèvent, vendent, échangent, font se rencontrer les maknines) condamnés par les usages à ne pas montrer leurs émotions, peuvent enfin dévoiler leur sensibilité. Une étude sociologique s’esquisse ici, pertinente et intelligente. Les êtres que Seham Boutata croise sont autant de personnages forts, attachants, qui nourrissent de récits nouveaux son enquête.
L’histoire de l’Algérie se dessine depuis la guerre d’indépendance où émerge la figure de Mohamed El Badji (1933-2003), résistant, emprisonné et condamné à mort en 1957, qui, en prison, composa Ya Maknine Ezzine (Ô joli chardonneret), chant repris par la suite par tous les grands chanteurs de chaâbi, aux années noires (1990), puis au règne de Bouteflika, et aux aspirations démocratiques vivifiantes du mouvement Hirak de février 2019…

La complexité des relations humaines, d’une société qui n’en a pas fini avec son passé, se voit ici éclairée du chant aérien du maknine qui accorde une couleur d’espoir au cœur des folies humaines.

MARYVONNE COLOMBANI
Avril 2020

La mélancolie du maknine, Seham Boutata, éditions du Seuil, 17.50 €