Un Obus dans le cœur de Wajdi Mouawad a été donné lors du festival Mai-Diterranée du Toursky

La colère des commencementsVu par Zibeline

• 7 juillet 2016⇒3 octobre 2016 •
Un Obus dans le cœur de Wajdi Mouawad a été donné lors du festival Mai-Diterranée du Toursky - Zibeline

Où commence l’histoire lorsqu’on vit ? L’interrogation initiale formulée par Wahab, est lancée, dessinant d’emblée l’infrangible distance entre le récit, même de soi, même pour soi et la réalité vécue. Commencer une histoire, c’est déjà avoir assez de recul pour envisager une totalité. Le narrateur a besoin du pas sur le côté pour embrasser les tenants et aboutissants de quelque relation que ce soit, même si elle n’est qu’anecdotique… est-ce ce coup de téléphone attendu et redouté qui le sort de son lit pour se précipiter à l’hôpital où sa mère se meurt, est-ce l’horreur vue d’un car empli de gens, incendié sous ses yeux au Liban, alors qu’il n’est qu’un enfant de sept ans… Le voici en tout cas, au Québec, il a dix-neuf ans et court dans la neige, attend un car, en descend trop tôt, arrive à l’hôpital où sa famille est déjà réunie autour du lit de l’agonisante… Ses mots courent avec lui, dans une prose qui joue des codes de l’adolescence, dans un langage qui se tord entre français, arabe, québécois, brosse avec une incisive acuité non dénuée d’humour les personnages qui hantent cette fresque, la grosse tante qui meugle, le conducteur de car agressif, le père Noël croisé à l’entrée de l’hôpital… Une longue et poignante introspection tente de reconstituer le puzzle de son histoire, depuis la vision hallucinée du bus en flammes et de « la silhouette d’une femme vêtue de noir… née du feu », qui arrache la tête d’un enfant et la dévore… Douleur toujours tangible pour Wahab, frère jumeau « d’une guerre civile qui a ravagé le pays de sa naissance ». La brisure se vit aussi avec la maladie de sa mère qui, le jour de ses quatorze ans a pris un visage qui n’était pas le sien, avec une longue chevelure blonde. Comment l’aimer ? Cette étrangère que l’adolescent ne reconnaît pas et fuit. Comment se constituer aussi alors que tout est déchirure ? La peinture devient le lieu où le jeune homme se refonde, trouve une cohérence… dans un monde où les frontières entre ce qui est, et ce qui n’est plus, ou ce qui pourrait être , restent incertaines. Aux exclamations grossières de notre héros, dont les exaspérations se muent en cri de colère, de révolte impuissante, répondent de poétiques images, « le clignement de mes yeux fait fondre le givre de mes cils et c’est l’hiver complet qui pleure sur mon visage »… faut-il la mort de la mère pour se découvrir, exister ? C’est en voyant le visage de la morte, que Wahab reconnaît enfin sa mère, et curieusement enfin se fonde après avoir affronté ses monstres intérieurs. La mise en scène sobre de Jean-Baptiste Épiard et Julien Bleitrach sait rendre avec efficacité cette recherche qui aboutit à un « temps retrouvé » qui autorise les souvenirs à reprendre leur place, dans les lumières de Cyril Manetta. Julien Bleitrach rend avec fougue les déambulations du personnage de Wajdi Mouawad, leur accordant une bouleversante vérité.

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2016

Représentation le 3 mai au Théâtre Toursky

Photo © René Bard

Prochainement à Avignon, Festival off
Théâtre des 3 soleils du 7 au 30 juillet à 10h35
4 rue Buffon/ Avignon
04 90 88 27 33
www.les3soleils.fr

Théâtre Toursky
16 Promenade Léo Ferré
13003 Marseille
04 91 02 58 35
http://www.toursky.fr/