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Vu par Zibeline

Empty moves partie III : Angelin Preljocaj va encore un peu plus loin

La beauté brute des corps

• 3 octobre 2014, 14 octobre 2014⇒18 octobre 2014 •
Empty moves partie III : Angelin Preljocaj va encore un peu plus loin - Zibeline

Angelin Preljocaj poursuit un travail étrange, commencé il y a dix ans, sur les Empty words de John Cage. Le compositeur avait commis une conférence musicale désarticulée, longue de deux heures trente, dans laquelle il bégayait les phonèmes d’un livre de Thoreau, les coupant totalement de leur sens. Absolument imperturbable, il égrènait sa performance sans sourciller devant un public de plus en plus irrité. Le plus sidérant est que les spectateurs, qui finissent par chanter, hurler, par transformer leurs sièges en percussions, ne sortent pas de la salle, mais insultent, interviennent au micro, et restent là, tétanisés par la provocation de Cage qui leur avait promis un concert, mais agissant sans lâcher le morceau…

Le chorégraphe est visiblement fasciné par l’énormité de la provocation et de la réaction du public milanais en 1977. Il y appose sa danse, risquant quant à lui l’abstraction la plus radicale. Pendant plus d’une heure quarante cinq son quatuor mixte danse, sans signifier, ni raconter, ni figurer. Et c’est fascinant : parce que l’exploit des interprètes éclate comme jamais, tant est visible la difficulté de mémoriser ces phrases chorégraphiques sans répères « musicaux » ; tant aussi la danse est physiquement éprouvante : les quatre interprètes n’arrêtent pas, durant presque deux heures, de s’empoigner, se soulever, s’agiter, s’étirer, danser à plein corps, jusqu’au bout des membres, sur un rythme qui varie peu mais leur impose son inexorable déroulement, avec des accélérations, peu de ralentis, et presque aucun arrêt. Une véritable course de fond, une plongée dans une mécanique qui ne l’est pas, et demande de posséder toute sa tête, et tout son corps.

Les deux premières parties d’Empty moves ont été créées en 2003 et 2007. La troisième, qui devrait être l’avant-dernière, va plus loin encore. Non dans l’invention des mouvements déjà totalement à l’oeuvre dans les deux premières parties -le chorégraphe décrit ce quatuor comme son lieu d’expérimentation et de découverte de mouvements nouveaux, et de combinaisons de corps inédites- mais dans l’épuisement et ce qu’il induit. Le plaisir jubilatoire de voir comment les corps s’imbriquent, se répondent, se distordent, s’élancent, se soulèvent et glissent dans les interstices de l’autre, existe depuis la première partie d’Empty moves. Mais dans cette troisième partie qui débute comme les deux premières la fatigue se sent, non en ce qu’ils bougeraient moins bien, mais justement parce qu’ils dansent mieux encore : leur humanité, avec ses failles, ses  transpirations et ses fluides, se voit. Et répond à l’exaspération de plus en plus audible du public, comme un acte de résistance, comme une affirmation de leur irréductible mission, qui est de danser malgré tout…

Le plus étonnant étant encore, cette fois, la réaction du public : celui d’Empty moves, qui suit les danseurs dans leurs évolutions, de plus en plus captivés par cette affirmation charnelle de leur existence. Car les corps ne sont jamais abstraits, et les individus surgissent et persistent, malgré les bégaiements de Cage, les chants de révolte du public milanais, l’absence de figuration et de narration de la danse. La beauté pure est là, visible pour tous.

AGNES FRESCHEL
Octobre 2014

Empty moves a été dansé au Théâtre Durance le 3 octobre

Au Pavillon Noir, Aix
du 14 au 18 octobre

Photo : -c- Jean-Claude Carbonne


Pavillon Noir / Ballet Preljocaj
530 avenue Mozart
13627 Aix-en-Provence
08 11 02 01 11
http://www.preljocaj.org/


Théâtre Durance
Avenue des Lauzières
04160 Château-Arnoux-Saint-Auban
04 92 64 27 34
http://www.theatredurance.fr/