Retour sur la 17e édition du Festival des Cinémas d’Afrique à Art

La 17e d’AfricaptVu par Zibeline

Retour sur la 17e édition du Festival des Cinémas d’Afrique à Art - Zibeline

À Africapt, on peut voir des avant-premières comme Terminal sud, ou Les Misérables, ou encore Noura rêve mais aussi des films qui ne seront peut-être pas distribués dans les salles, des films de cinématographies plus rares.

C’est le cas de Talking about trees du cinéaste soudanien Suhaib Gasmelbari, qui, pendant une heure et demie, nous entraine dans un voyage au Soudan, dans son histoire et son cinéma, en compagnie de quatre « anciens combattants ». Quatre cinéastes, Ibrahim Shaddad, Manar al-Helou, Suleiman Ibrahim et Eltayeb Mehdi, amis depuis 45 ans, ont fait des études de cinéma à l’étranger dans les années 60-70 et, de retour au pays, ont fondé le Sudanese Film Group en 1989. Mais, après le coup d’état d’Omar el-Béchir, ils se sont exilés. Revenus en 2005, ils ont le projet de ramener le cinéma au Soudan. Suhaib Gasmelbari les suit dans leurs tournées, leurs projections itinérantes, leurs démarches pour tenter de rouvrir une salle. Et c’est un vrai régal de voir ces quatre vieux mousquetaires remplis d’espoir, d’énergie. Leur détermination à transmettre leur passion du cinéma se lit sur leurs visages, filmés à la lueur de lampes de poche quand l’électricité est coupée. Ils sont sur tous les fronts, maniant pelles, balais, pinceaux pour rénover la salle, recherchant un projecteur plus performant, tenant l’écran quand le vent souffle, cherchant des solutions pour que les appels à la prière ne couvrent pas la bande son des films – ce n’est pas facile quand six mosquées sont autour du cinéma – tentant de négocier les autorisations pour une projection publique et gratuite. Les séquences qui les montrent au travail ou dans leur vie quotidienne, les images d’archives, les extraits de leurs films, tour à tour, nous font rire, nous émeuvent et nous apprennent qu’il y a des pays où filmer est un vrai acte de résistance.

Résister aux normes cinématographiques et narratives, c’est ce que fait Ala Eddine Slim (Grand Prix du FID Marseille 2012 pour Babylon) dans son dernier film, Tlamess. Certes, au départ une situation banale au cinéma : en mission dans le désert tunisien à la recherche de « terroristes », un soldat (le chanteur égyptien Abdullah Miniawy) décide de déserter après une permission accordée pour la mort de sa mère. Quand on vient le récupérer dans la maison où il se terre, il s’enfuit. Commence alors une traque à travers la ville ; soudain, c’est dans une forêt que la caméra nous emmène, puis sur un chemin sinueux et caillouteux, où il marche, blessé et nu, traversant un cimetière, jusqu’à l’arbre au pied duquel il pourra enfin se reposer. Comme un chemin de croix. Un plan séquence hallucinant de plus de 7 minutes, accompagné d’une musique étourdissante. Cut. On découvre un couple de bourgeois aménageant leur luxueuse villa. La femme (Souhir Ben Amara vue dans Millefeuille de Nouri Bouzid) révèle à son mari qu’elle est enceinte et cela ne semble pas la réjouir ; quant à lui, il lui annonce qu’il part quatre jours à Madrid pour le business. La femme, qui s’ennuie dans sa villa et sa vie aussi, part en balade dans la forêt. Elle voit un homme hirsute et dépenaillé, prend peur et tombe. Il la « capture » l’emmène chez lui, dans une sorte de blockhaus – grotte où l’eau s’infiltre. À partir de là va s’établir entre eux un dialogue muet, et Ala Eddine Slim, qui depuis douze ans fait des films sans dialogues, invente un langage des yeux (en gros plan avec le texte en surimpression). Sans doute une métaphore de l’impasse de la communication aujourd’hui. Tlamess est un film qui emmène chaque spectateur dans son propre univers de cinéma et de lectures. Un monolithe noir récurrent, hommage à Stanley Kubrick. Porte d’entrée dans un autre monde, on pense à Lewis Carroll. Une femme qui croque une pomme, un serpent, la vie sauvage… Il faut se laisser emporter par ce film qui ne parle pas beaucoup, ne livre pas tout et laisse beaucoup de liberté au public. Le cinéaste a fait son travail, son film. Au spectateur de faire le sien.

ANNIE GAVA
Décembre 2019

La 17e édition du Festival des Cinémas d’Afrique s’est tenue à Apt du 8 au 13 novembre.
Talking about trees de Suhaib Gasmelbari (Prix du meilleur documentaire à la Berlinale 2019), sort en salles le 18 décembre.
Tlamess de Ala Eddine Slim sortira le 19 février 2020.

Photo : Talking about trees -Suhaib Gasmelbari © Meteore films

Festival des Cinémas d’Afrique du Pays d’Apt
12 place Jules Ferry
84400 Apt
07 82 64 84 99
http://www.africapt-festival.fr/