Vu par ZibelineAu Off d'Avignon, Kazakaz par la compagnie Croisement explore la parole masculine

Kazakaz et les hommes au cœur qui bat

• 12 juillet 2016⇒26 juillet 2016 •
Au Off d'Avignon, Kazakaz par la compagnie Croisement explore la parole masculine - Zibeline

De case à case, pas à pas, l’identité masculine est interrogée avec fraîcheur par trois jeunes hommes trentenaires, comédiens-danseurs-slameurs-rappeurs… -arrêtons-là les étiquettes, la tentative entend bien sortir des stéréotypes-, qui se livrent avec sincérité sur leur intimité à peine voilée ! Autour de Cheikh Sall, qui a recueilli pour sa compagnie Croisement durant plus d’un an les témoignages (d’hommes) sur leur condition (masculine), remaniés dans une partition textuelle aux quelques fulgurances poignantes -drôles souvent, plus communes parfois, toujours sensibles, qu’on aimerait plus explorées encore (« j’ai trop de moi », « faut-il émasculer la domination masculine ? », « je suis lunatique dans l’humeur, pas dans la mentalité », « c’est pas parce qu’on est sûrs de nous que jamais nous ne doutons », « tu peux pas être une montagne tout le temps »…)-, Mourad Bouhlali et Raphaël France-Kullman.
Un beau et talentueux trio de têtes chercheuses qui s’amusent à casser les clichés, entremêlent récit et intime, et échangent à tout-va sur la vie-la mort-l’argent-la famille, de l’enfant au père qu’ils sont devenus, partageant leur confiance, leur amitié, et leur inaptitude passagère face au vide ou aux mots qui manquent. Ils se racontent par le corps et la voix, du step au rap, entrelaçant leurs disciplines de prédilection qu’ils tendent au bout de leurs cordes, pas que symboliques. Et qui glissent aussi entre nos doigts parfois, en nous laissant entrevoir l’élaboration d’une culture commune construite face à la langue savante de Molière, probablement aussi provocante que la subtilité d’un rap qui peut nous échapper, par trop d’impatience.
Grandir (vieillir !), partir, fonder une famille, apprendre à offrir un visage d’homme solide alors que le doute persiste, à frapper les planches plutôt que « foutre des coups de boules », ressentir l’intensité de la soif d’apprendre et la brutalité du manque de pères (et de repères), se défaire du jugement des autres… des questionnements fondamentalement humains qu’ils balancent pêle-mêle, en faisant valdinguer leurs godasses. Et, même s’ils n’abordent qu’en filigrane, avec pudeur, la case du rapport aux femmes, ils s’avouent les mains dans les mains que les chagrins d’amour c’est « une leçon de vie qui fait bien chier ! ».
Un grand manège que le trio lance au galop, un peu incontrôlable encore, entre fragilité et puissance, qui s’efface devant le sentiment unique et universel de l’amour filial. Et quand ce sont les hommes qui la livre ainsi, avec pudeur, la leçon fait battre le cœur des femmes.

DELPHINE MICHELANGELI
Juillet 2016

Kazakaz a été jouée depuis le 12 juillet dans le cadre du Festival Off d’Avignon (au Théâtre des Doms, au Nouveau Ring, à la Maison Jean Vilar et à l’Entrepôt de la Cie Mises en Scène). La pièce sera présentée à la MPT Champfleury les 25 et 26 juillet

Photo : © Delphine Michelangeli