Lorsque la justice ferme les yeux la littérature les garde bien ouverts : Marseille 73 de Dominique Manotti

Justice pour MalekLu par Zibeline

Lorsque la justice ferme les yeux la littérature les garde bien ouverts : Marseille 73 de Dominique Manotti - Zibeline

Été et automne 1973. Une vague d’assassinats racistes déferle sur le Midi, dont pas moins d’une vingtaine à Marseille. Ce terrorisme anti-immigrés maghrébins a causé la mort d’une quinzaine de membres de la communauté algérienne de Marseille. Seuls deux assassins seront identifiés et la plupart des affaires se concluront par des non-lieux ou seront classées sans suite. Voilà les faits. Car, en 1973, dans le Sud de la France surtout, où les rapatriés sont nombreux, la guerre d’Algérie n’en finit pas de finir ; la plupart des nervis de l’OAS ont été amnistiés, beaucoup ont intégré les forces de police. Et tout le monde, justice en tête, préfère fermer les yeux. Alors on maquille ces crimes racistes en « rixes entre coreligionnaires » ou « en braquages qui tournent mal ». Puis on oublie…

C’est justement ce que refuse de faire Dominique Manotti, dont le treizième roman, Marseille 73, s’inspire de cet épisode terrible. Selon son habitude, l’écrivaine, férue d’histoire, ardente militante et passionnée de justice, tisse sa fiction sur la trame d’un contexte social et politique bien défini, qu’elle rappelle dès le prologue et dont elle retrace le déroulé chronologique dans sa postface. De même qu’elle précise en fin d’ouvrage, dans « un petit manuel pour tenter de se repérer », l’organisation de la police marseillaise. Une police où les rivalités sont grandes, et dont certains membres sont complices (quand ce n’est pas pire) de ces crimes racistes. Mais c’est compter sans le commissaire Daquin et son équipe de la PJ. Théo Daquin est apparu dès 1995, dans Sombre Sentier, le premier roman de Manotti, qui avait pour toile de fond une grève de travailleurs clandestins turcs dans le quartier du Sentier à Paris. Présent dans plusieurs romans dont Racket (qui revisite l’affaire Alsthom et a reçu le prix Polar en série), ce flic intègre et rugueux, tout récemment débarqué de Paris, va être amené à suivre – officieusement – l’enquête sur l’assassinat par balle du jeune Malek, que la Sûreté semble bien décidée à classer rapidement sans suite. Grâce au travail acharné de Daquin et de ses collègues Grimbert et Delmas, grâce au courage des frères de Malek et de son père qui veut que l’assassin de son plus jeune fils soit retrouvé, grâce enfin à la ténacité d’un jeune avocat engagé Maître Berger, en quelques semaines justice sera rendue. Non sans mal, car en haut lieu on fait la sourde oreille.

L’intrigue court du 15 août au 8 octobre, croisant les affaires, les réseaux, multipliant les personnages, les lieux, les points de vue… Une écriture au cordeau, un scénario puissant, au service de la vérité historique et de la justice. Bref, un très bon polar mené tambour battant… et une fameuse leçon d’histoire !

FRED ROBERT
Juillet 2020

Marseille 73
Dominique Manotti
Éditions des Arènes (Equinox), 20 €

La plupart des romans précédents de Dominique Manotti sont disponibles en collection de poche.