Fernando Trueba ose un film sur le bonheur et la douleur de le perdre

Juste quelqu’un de bienVu par Zibeline

• 9 juin 2021⇒16 juin 2021 •
Fernando Trueba ose un film sur le bonheur et la douleur de le perdre - Zibeline

“Certains n’ont pas eu de père, toi tu en as eu trop”, dit un ami de la famille à Héctor Abad Faciolince. Sur ce père, le docteur Abad Gomez, médecin humaniste engagé dans la lutte contre la misère, assassiné à Medellin en 1987 alors qu’il se présentait aux élections municipales, le fils devenu écrivain fait un roman, L’oubli que nous serons paru en 2006 (Gallimard). De ce roman autobiographique, en 2020, Fernando Trueba fait un film bouleversant où tout est vrai et tout est imaginé, où tout est mémoire et tout est oubli. Tourné en Colombie, sur les lieux même des événements, dont certains témoins vivent encore, le film chronique des années marquées par une escalade de la violence. Il ménage un crescendo tant dans l’implication politique de plus en plus marquée et périlleuse du docteur que dans les faits d’actualité rapportés, effervescence universitaire, disparition des opposants, éliminations sommaires, attentats. On va vers la mort dont la présence jalonne le film et on le sait. La dernière séquence en noir et blanc n’est pas sans rappeler les photos poignantes de Letizia Battaglia sur les crimes de la mafia sicilienne.

Pour autant, le réalisateur nous plonge dans un paradis coloré. Pas celui promis par une Eglise en collusion avec les oppresseurs mais celui qui se vit sur terre au quotidien dans le cocon d’une famille unie, heureuse, aimante peuplant joyeusement une maison bourgeoise, vibrante de musique et du rire des filles Abad qui affirment chacune leur personnalité. Le milieu est « aisé », l’oncle est archevêque, la mère a vécu en princesse dans le palais épiscopal avant son mariage. Et si le salaire du docteur, professeur à l’université, n’est pas bien gros, contraignant son épouse à travailler comme sténo, la « tribu » ne manque de rien. Pas même d’une fidèle gouvernante, religieuse bornée, et d’une servante dévouée.

Adoptant le point de vue subjectif et admiratif de l’enfant puis de l’homme sur un père a-doré, le film prend des allures de « légende dorée » au sens chrétien du terme, enluminé par des couleurs chaudes qui à elles seules reconstituent les années 70. Le docteur Abad, athée, pratique de fait les préceptes évangéliques dans les quartiers misérables de la ville. Il dit la bonne parole. Il enseigne le doute à ses étudiants mais affirme ses convictions par des maximes qui s’égrènent au fil du récit : la règle des 5 A pour assurer les droits humains élémentaires (Air. eau (Agua). Aliment. Abri. Affection), la nécessité d’être heureux pour être bon, la foi en l’éducation. Il en paie les conséquences : éviction de l’université, mise à la retraite forcée. Le discours qui se développe sous forme d’hommages ou de débats, n’est jamais pesant. Car incarné -et avec quel talent !- par Javier Camara dont la ressemblance avec son modèle trouble. La musique venue de l’intérieur selon le vœu du réalisateur, composée par Zbigniew Preisner, infuse les images. Fernando Trueba met en scène le regard-mémoire du fils qui crée les cadrages, les points de vue, les mises à distance. Le titre du livre et du film, justifié par la découverte de ce poème attribué à Borges dans la poche du Docteur Abad après sa mort, met en évidence l’importance du Temps retrouvé par le récit ou l’image.

Le film finit à Medellin, en noir et blanc. Il avait commencé de même, à Turin, dans une salle de cinéma où on projetait Scarface. Entre temps, c’est Mort à Venise qui s’est invité dans le souvenir. Hommage au 7e Art comme recherche de la beauté, aussi essentielle sans doute que celle de la justice et de la bonté.

ELISE PADOVANI
Mai 2021

L’oubli que nous serons
Labélisé Cannes 2020,
Goya du Meilleur film hispano-américain 2021
Horizon d’or pour CineHorizontes 2020

Le film a été présenté en avant-première à Marseille, aux Variétés le 24 mai et au Cinéma Le Prado le 25 mai, dans le cadre de CinéHorizontes en présence du réalisateur (cf web radio).

Photo :  Javier Cámara / Copyright Nour Films

Cinéma Les Variétés
37 rue Vincent Scotto
13001 Marseille
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Cinéma le Prado
36 Avenue du Prado
13006 Marseille
04 91 37 66 83
http://www.cinema-leprado.fr/