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Retour sur le Festival de Pâques au GTP et au théâtre du Jeu de Paume d'Aix-en Provence

Joyeuses Pâques !

Retour sur le Festival de Pâques au GTP et au théâtre du Jeu de Paume d'Aix-en Provence - Zibeline

 

Le Festival de Pâques est bien, artistiquement et musicalement parlant, un Festival «hors norme»

Renaud Capuçon et Dominique Bluzet, les initiateurs du projet, ne cessent de le répéter en exergue de chaque concert, se félicitant de la présence «d’interprètes hors norme». Mais cette réussite, liée bien entendu à la qualité des artistes présents durant ces deux semaines, est également à mettre sur le compte d’une programmation intelligente, équilibrée et éclectique.

Trois événements, proposés dans la foulée au Théâtre du Jeu de Paume, semblent révélateurs de cet esprit. Samedi, le démoniaque Daniil Trifonov, jeune prodige russe longiligne auréolé de titres internationaux, proposa, dans la lignée des grandes joutes virtuoses du XIXe siècle, un concert diabolique, se débattant avec les forces méphistophéliques de la Sonate en si m de Liszt, enchaînant avec des Variations sur un thème de Chopin op 22 de Rachmaninov, avant de tirer sa révérence après quatre bis dantesques ! Un concert ébouriffant qui semble poser comme thèse que la musique est un art de la démonstration.

Le lendemain, antithèse ! Le génialissime Gidon Kremer avec la superbe Khatia Buniatishvili au piano et l’excellente Giedre Dirvanauskaite au violoncelle, démontrèrent, au contraire, sans ostentation, que la musique est affaire d’intériorité, de poésie, de sublimation, d’élévation spirituelle. Avec l’audace que de débuter le concert par une pièce de Stevan Kovacs Tickmayer, œuvre contemporaine tout en élégance, fruit d’un travail méticuleux sur le timbre, l’introspection sonore étant au cœur de ce Trio con echi da Monteverdi. Les deux trios qui suivirent de Franck et de Tchaïkovski, furent un exemple d’intelligence de lecture d’œuvre et d’interprétation ; c’est peut être cela la maturité musicale !

Et de maturité, de finesse, de clairvoyance il fut question avec la conférence lumineuse du maître, Alfred Brendel, sur un thème approprié pour un 1er avril : «La musique pure peut-elle faire preuve d’humour ?». Savamment éclairé par des références à Kant, Goethe… mâtiné d’extraits d’Haydn de Beethoven proposés sur CD ou, en direct au piano, malicieusement joués, le propos pensé, amené, dispensé pour le coup, avec beaucoup d’humour, combla un public éclectique, composé de mélomanes, d’amateurs éclairés, mais également d’étudiants qui, grâce à des tarifs cette fois abordables, purent profiter des lumières de cet immense musicien qu’est Brendel.

 

Le prix et l’humour

Car le seul véritable bémol de ce festival exceptionnel fut le prix pratiqué certains soirs, raisonnable par rapport à certaines salles de concert parisiennes, mais que l’on a peu l’habitude de voir pratiquer dans la région en dehors du Festival d’Aix. Il est dommage que nombre de mélomanes pauvres, et il y en a, nombre d’élèves du Conservatoire d’Aix par ailleurs conviés généreusement à des master class n’aient pu assister aux concerts d’orchestre, à 66€ la place, tandis que le tarif réduit des concerts de chambre ne descendait pas, sauf pour les jeunes enfants, en dessous de 22€. Une politique tarifaire qui, en dépit du mécénat généreux de la CIC, tendrait à confirmer que la musique «classique» veut se réserver à une élite économique.

Ainsi peu d’étudiants pour le Concerto pour deux pianos en rém de Francis Poulenc, dévergondé par le jeu fantasque des pétillantes sœurs Labèque, proposé le lendemain au GTP ! Pourtant il n’aurait pas détonné dans la conférence de la veille, tant l’humour est au centre de cette pièce tout en brillance et spontanéité ! Œuvre emblématique de la période néo-classique, ce concerto explosa sous les doigts des membres du Chamber Orchestra of Europa ! Quant à l’interprétation de L’Inachevée de Schubert et de la Jupiter de Mozart avec, à la direction, l’immense chef Semyon Bychkov, un seul qualificatif s’impose : sublime !

Profitons que la boîte à laudatifs est ouverte, pour discerner également à tous les interprètes présents sur scène pour «La carte blanche à Renaud Capuçon» le même éloge : Franck Braley, Gérard CausseJörg Widmann, clarinettiste surdoué mais également compositeur avec un morceau crée le soir même pour l’occasion, concentrés sur un programme très dense autour des compositeurs de la deuxième école de Vienne, mais également de Brahms, Mahler… ont apporté une réponse cinglante à Brendel : cette musique ne peut pas faire preuve d’humour ! Mais elle peut vous élever à des hauteurs insoupçonnées… jusqu’au scintillement des étoiles d’Ainsi la nuit, musique intemporelle, baignée de poésie, ocellée de grappes d’accords irisant l’espace, dans l’éclat solaire des Métaboles, lieu de métamorphoses sonores permanente. De Bertrand Chamayou, magnifique, Henri Demarquette, inspiré et lumineux, au Quatuor Zaïde, d’une grâce toute féminine, à un Valery Gergiev au sommet de son art à la tête du somptueux Orchestre du théâtre Mariinsky, autant d’immenses artistes au talent exceptionnel présents pour célébrer un des plus grands compositeurs français : Henri Dutilleux.

Trifonov (1991…), Dutilleux (1916…) : dans ce grand écart, entre jeunes interprètes et compositeurs phare du XXe  siècle, réside la force de ce Festival de Pâques. Un sommet a déjà été atteint pour une première ; on attend maintenant un Festival de l’Ascension, pour aller… toujours plus haut !

CHRISTOPHE FLOQUET

 

Exceptions…

Combien de temps a duré le silence après l’ultime Lied de La Belle Meunière ? Nul ne peut le dire précisément ! Long, très long…

Dans le trouble immédiat du cycle schubertien, le public, suspendu au battement d’un cil du chanteur, tout entier encore dans le monde romantique du «Wanderer» et de la «Sehnsucht», attend de manifester son émoi : à Aix, il vit un moment rare, comme on en connait seulement à Vienne, Salzbourg, au Met… On acclame ! Les artistes moissonnent les rappels…

Dans l’écrin idéal du Jeu de Paume, le 3 avril, Matthias Goerne a joué au sculpteur, modelant sa pâte vocale comme un plasticien malaxe une argile fraîche, allégeant, assombrissant à l’envi son baryton soyeux, au gré d’une narration élégante et d’un souffle formidablement maîtrisé. L’usage aiguisé de la voix mixte dans le haut médium, dès les premières notes, a rendu une jeunesse opportune à l’entame du premier grand cycle de Schubert. Puis, au fil des poèmes, s’appuyant sur le piano «orchestral» de Pierre-Laurent Aymard contrôlant en sorcier l’alchimie clavier/voix, à l’écoute des silences, le duo a conduit le public vers une approche rapsodique et sombre de la seconde partie, une douleur sourde à chavirer les âmes…

… Capitales

Au dernier concert on vient de loin pour la belle Hélène,

Enfant de retour au Pays d’Aix, Milhaud,

Et de Marseille aussi où la fille Grimaud

Apprit ses gammes auprès de Barbizet…

On regrette un peu que malgré la bombarde

Tombée de Paris sur nos chefs provençaux,

Telle une Sainte Raison précédant Pentecôte,

Notre région attende encor l’adoubement capital…

Pour naître Capitale… et Culturelle.

Qu’en terre de Puget, Daumier, Artaud, Rostand, Campra,

«Exception» rime toujours avec… «Parisianisme» !

La jauge est un peu grande, le 7 avril au GTP pour le duo chambriste, malgré l’ardeur sonore du roi Renaud, au violon, la splendeur lumineuse d’un Arvo Pärt glaciaire, une flamme fraternelle dans Brahms ou Schumann, un chant aérien terriblement vibrant… Et Ravel : piano-sortilège et violon de cristal !

Talent d’artistes au faîte de leur art…

Au final, on offre un instrument fabriqué pour l’occasion par les luthiers Barthel et Bonet. Geste généreux pour jeune violoniste : Bilal vient de Syrie, exilé de sa famille et sa patrie en guerre, Prix du conservatoire d’Aix. Il se voit confier une copie du Guarneri que joue Capuçon… et jouait Stern avant lui.

Belle transmission !

JACQUES FRESCHEL

Avril 2013

Concerts donnés au GTP et au Théâtre du Jeu de Paume, Aix, du 26 mars au 7 avril


Grand Théâtre de Provence
380 Avenue Max Juvénal
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net

Théâtre du jeu de Paume
17, 21 rue de l’Opéra
13100 Aix-en-Provence
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/