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Première nuit Rachmaninov à la Roque d’Anthéron

Joutes avec orchestre

Première nuit Rachmaninov à la Roque d’Anthéron - Zibeline

L’Orchestre National Symphonique du Tatarstan qui nous avait éblouis l’an dernier lors de sa première venue à la Roque accompagnait tour à tour, ce 8 août, deux pianistes fascinants sur un programme consacré à Rachmaninov.

Lukas Geniušas ouvrait les festivités avec le bouleversant Concerto pour piano et orchestre n° 2 en ut mineur opus 18. L’ouverture somptueuse du piano était cependant vite absorbée par les éclats brillants de l’orchestre dirigé avec un enthousiasme démonstratif par Alexander Sladkovsky. Certes, le soliste dans le premier mouvement n’a pas le rôle central après ses accords d’ouverture, mais être rendu quasi inaudible ne permettait pas d’entendre les nuances de ses accompagnements de la mélodie portée par l’orchestre (qui connut quelques déboires, un cor solo qui dérape et une attaque peu franche du trombone…). Une joute survoltée semblait animer les relations entre orchestre et piano là où l’on attendait une fusion. La subtilité fluide du jeu de Lukas Geniušas était enfin évidente dans le deuxième mouvement, murmures aériens, légèreté, nourris d’un idéal espéré avant la jubilation du troisième mouvement, où, comme dans les précédents, s’esquissent des thèmes, fragments de pensées ou de songes d’un esprit vagabond. Le génial pianiste offrait en bis un Prélude en sol mineur du compositeur contemporain Leonid Arkadievitch Desyatnikov : un condensé martelé des fluctuations d’une âme…

Seul, l’orchestre proposait une lecture enflammée de L’Ile des morts opus 29 (Rachmaninov), poème symphonique inspiré du tableau éponyme du peintre suisse Arnold Böcklin. Clapotis de l’eau, élans wagnériens, évocation du Dies Irae… le tout avec une admirable justesse et une luxuriance instrumentale qui accorde à la pièce une allure de cathédrale…

La grande Armada du Tatarstan se livrait ensuite à une rencontre d’exception avec la pianiste Varvara qui, sans doute aussi parce que l’écriture de l’œuvre s’y prêtait davantage, tint tête à la puissance orchestrale qui avait tout emporté dans son déferlement. Avec son jeu puissant, finement articulé, elle livra une interprétation mémorable du Concerto pour piano et orchestre n° 4 en sol mineur opus 40 de Rachmaninov. L’influence du jazz y est sensible, et glisse une verve nouvelle dans la lecture du compositeur. Au piano, la netteté de l’expression qui laisse entendre chaque note dans sa perfection sonore répond aux envolées orchestrales, dialogue avec finesse, et poursuit cette approche déliée dans la Rhapsodie sur un thème de Paganini opus 43, nous le donnant à entendre comme s’il s’agissait d’une première fois.

Emportée sur sa lancée, la pianiste offrait deux bis, petits bijoux de Medtner, Canzon Matinata (in Forgotten melodies opus 39 n° 4) et Fairy tales opus 20 n°1. Au cœur des contes, une fée, Vavara, sans aucun doute !

MARYVONNE COLOMBANI
août 2019

Concerts donnés au Parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron le 8 août.

Photographies © Christophe GREMIOT