Le Triomphe du Temps et de la Désillusion célèbre Haendel sans l’interroger

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Le Triomphe du Temps et de la Désillusion célèbre Haendel sans l’interroger - Zibeline

Il Trionfo del Tempo e dei Disinganno, rappelons-le, n’appartient pas au genre de l’opéra mais à celui de l’oratorio. Plus précisément, il s’agit du tout premier oratorio d’Haendel, qui a connu des modifications successives au fil de la carrière du compositeur. S’il déploie des merveilles de musicalité, de technicité et d’expressivité, et annonçait déjà le grand compositeur à venir, Il Trionfo del Tempo e dei Disinganno n’en demeure pas moins risqué pour tout metteur en scène souhaitant s’y frotter. Tout d’abord parce que l’action manque à ces pages très belles mais avant tout contemplatives, les personnages y demeurant de simples allégories et leurs atermoiements s’avérant surtout métaphysiques. Et ensuite parce que le livret, moralité écrite par le Cardinal Pamphili, demeure d’un conservatisme et d’un rigorisme tout bonnement insupportables. Krzysztof Warlikowski ne s’y était d’ailleurs pas trompé en faisant au Festival d’Aix, il y a quatre ans, un procès mérité à ce triomphe pudibond de moraline (nous en rendions compte ici). La Beauté se devant, au fil de l’oratorio, de se détourner progressivement du Plaisir pour atteindre, grâce au Temps et à la Désillusion, la vérité et le salut.

La mise en scène de Ted Huffmann s’affranchit élégamment de la première difficulté : les décors et lumières d’Andrew Lieberman et la chorégraphie alanguie de Jannik Elkær épousent savamment la musique et ses ressorts dramatiques. Les jeux de miroirs et d’imitations des voix trouvent un écho direct dans les échanges sur scène ; les éléments de décor défilent pour dire l’écoulement et la stagnation du temps. En fosse, l’ensemble Les Accents articule la partition en ne sacrifiant ni la profondeur de texture des instruments anciens, ni l’abondance des lignes. Thibault Noally, au violon et à la direction, insuffle à son effectif minimal mais diablement efficace de jolies inflexions. Le timbre de Dilyara Idrisova est riche, presque sombré, quand l’agilité et la souplesse des vocalises et des ornements demeure inattaquable : sa Belleza est un sans-faute ! Le Piacere de Carol Garcia est plus lumineux, mais son « Lascia la spina » s’avère particulièrement poignant. Le Disinganno de Sonia Runje trouve son aplomb dans la solidité et la douce amertume de ses graves, quand le Tempo de James Way demeure séduisant et volubile, mais sait donner du corps à son autorité au fur et à mesure de l’action.

Le tout s’avère bien mené et cohérent avec le texte initial. Mais à quel prix ? Celui de voir Beauté grimée en épouse bourgeoise, abandonnant les dorures de son Plaisir de maîtresse pour retrouver, résignée mais apaisée, son Temps de mari ? Celui de célébrer la féminité pour mieux lui imposer l’autorité masculine, incarnée par le grave des voix et le noir autoritaire de leurs costumes ? À toutes ces ambiguïtés peu téméraires, on préfèrera, de toute évidence, les joies de l’infidélité.

SUZANNE CANESSA
Février 2020

Photo © Marc Ginot

 

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