Muriel Mayette fait prendre à Marivaux un bain de jouvence

Jeux d’enfantsVu par Zibeline

Muriel Mayette fait prendre à Marivaux un bain de jouvence - Zibeline

L’exposition du Jeu de l’amour et du hasard ne paye habituellement pas de mine. Elle se pare ici d’une profondeur inédite, née visiblement de la grande affinité de Muriel Mayette avec ce pan de la comédie. Destinée avant tout à énoncer les enjeux d’un travestissement entre maîtres et valets, elle donne ici à voir, dans le cadre idyllique de la colline du Château de Nice, deux jeunes femmes discutant négligemment de leur avenir. Pour Silvia, il sera de toute évidence plus reluisant que pour sa suivante Lisette. Mais rien ne semble pourtant distinguer de prime abord les jeunes femmes, campées avec une belle énergie par Pauline Huriet et Marial Bajma Riva. Toutes deux procèdent à une toilette de fortune en robe de chambre, minaudent joyeusement, singent les grands airs que se donnent leurs aînés. Rares sont les mises en scènes qui savent présenter les protagonistes de Marivaux avec cette verve de l’enfance, cette gouaille de l’adolescence. La chute n’en sera que plus cruelle : prisonniers de leur classe sociale, les jeunes gens « de bonne condition » ne savent aimer qu’eux-mêmes, quand les soubrettes devront se contenter de valets bas-de-plafond : l’Arlequin qui rime avec faquin a heureusement pour lui le tempérament explosif de Jonathan Gensburger. Et si le Dorante de l’impeccable Augustin Bouchacourt, tout en arborant les airs ténébreux de l’adolescence résignée, se révèle d’une vraie générosité, la bonhommie du père (étonnant Gérard Holtz) et d’un frère ambigu (Frédéric de Goldfiem) cache bien du mépris pour la suivante manipulée et pour les atermoiements de la jeune Silvia. Laquelle se révèle, grâce au jeu nuancé de Pauline Huriet, et conformément à un texte trop souvent tordu par des lectures pseudo-féministes, la plus atroce du lot. Ce Jeu de l’amour et du hasard-là ne sombre cependant jamais dans l’amertume : rythmé, dense, il sait se jouer de ses personnages sans jamais les prendre de haut.

SUZANNE CANESSA
Août 2020

Photo © D.R. – Théâtre National de Nice

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