Vu par Zibeline

Guillaume Bellom au Festival de la Roque d’Anthéron

Jeux d’eau sur clavier

Guillaume Bellom au Festival de la Roque d’Anthéron - Zibeline

Indéniablement, Guillaume Bellom a un son. « Français » même dans Beethoven et Schuman, subtil et caressant jusque dans les pages les plus techniquement impossibles de Liszt ou Chopin, élégant toujours, effleurant les touches qu’on entend enfoncées pourtant, mais égales sous chaque doigt. Comme lorsqu’il accompagne le violon de Renaud Capuçon ou lorsqu’il interprète tendrement Brahms, il faut savoir l’écouter sans attendre de tonitruances. Pourtant le public rassemblé au Parc de Florans à 18h, moment où les cigales saluent encore le jour déclinant, n‘avait pas à tendre l’oreille pour entendre l’évidente musicalité de chacune des pages proposées dans un programme qui était comme un parcours, et qui filait dans l’air avec une rare clarté.

La Sonate 17 de Beethoven, appelée La Tempête tant elle est constamment agitée dans son premier et son dernier mouvement, ouvrait le programme  d’un élan plus aérien que tellurique, évitant les rubato trop romantiques, les démonstrations de puissances habituelles, pour retrouver, en particulier dans le deuxième mouvement, tout le classicisme de la partition. Les quelques fortissimos, détachés avec force, n’en prenaient que plus d’ampleur, tandis que les infernaux arpèges s’écoulaient aussi rapides, égaux, que des coulées d’eaux continues…

Une sonate qui nous amenait naturellement vers les objets sonores, imagés, figuralistes, de Liszt. Pas celui des Études d’exécution transcendantes, des grondements déchirés et des exploits pianistiques, mais un compositeur plus intime, spirituel. Celui qu’admira Debussy, et qui l’inspira.

Impressionnistes avant l’heure, les Jeux d’eau de la Villa d’Este font entendre la subtilité de ses fontaines, cristalline ou bouillonnante, lumineuse ou assombrie, secrète ou monumentale. Les mains courent sur le clavier, semblent flotter au-dessus et font naître pourtant des irisations presque visibles dans l’air… Le Liebestraüm (Rêve d’amour) fait entendre joliment sa mélodie devenue rengaine, et, sans appuyer ses effets, le pianiste fait gronder des accords qui sonnent comme une menace puis s’estompent…

L’impression de voir des images est plus nette encore dans les deux pièces religieuses de l’Abbé Liszt : invoquant Saint François d’Assise parlant aux oiseaux, Guillaume Bellom donne à entendre une voix humaine et des trilles, des gazouillis et cris, des chants d’oiseaux. Et lorsque Saint Paul traverse les eaux, ce sont ses pas, la masse d’eau, ses agitations qui surgissent.

Des évocations puissantes, saluées par un public enthousiaste gratifié de deux très beaux bis : un Klavierstücke de Brahms, d’un romantisme plus sentimental, et la folle Étude n°5 de Chopin, que le jeune pianiste joua il y a deux ans lorsqu’il remporta sa Victoire de la Musique. Histoire d’épater un peu, et de confirmer son éclatante virtuosité de pianiste. Même s’il est avant tout un musicien, qui transmet une véritable vision des œuvres.

AGNES FRESCHEL
Août 2019

Concert donné le 12 août, parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron.

Photographie © Christophe GREMIOT