Les Rencontres à l’échelle, relai de la saison Africa2020 à Marseille

Jeune et contemporaine AfriqueVu par Zibeline

Les Rencontres à l’échelle, relai de la saison Africa2020 à Marseille  - Zibeline

Dans le cadre de la saison Africa2020, les Rencontres à l’échelle ont accueilli trois résidences d’artiste, invités par le festival Bam Bam Bam !

Créé en 2018 à Bamako par les artistes Tidiani N’Diaye et Arthur Eskenazi, le festival Bam se dédie à la nouvelle génération de créateurs africains, dans les champs chorégraphique, cinématographique et visuel. À l’occasion de la saison Africa2020, la manifestation se décline sur le continent européen à travers trois rendez-vous – Bam Bam Bam – d’avril à juin, à Marseille, Paris et Nantes. Étendard de la jeune création contemporaine internationale, le festival automnal Les Rencontres à l’échelle, porté par Bancs publics, a logiquement servi de relais au volet phocéen de l’événement. En accueillant en résidence trois artistes de la région de Bamako au Mali, la structure marseillaise leur offrait un accompagnement aussi bien artistique que technique avec l’appui de professionnels locaux.

Waati
Un mur de cannettes de sodas multicolores trône comme un rideau de fer autour duquel le jeune danseur chorégraphe Alou Cissé marche. En rond. Comme le monde court à sa perte.
Produit de la surconsommation et de ses inévitables déchets, l’installation s’anime à l’image d’une pieuvre lorsque celui que l’on surnomme Zol s’en empare comme une seconde peau. Serait-ce la face monstrueuse de la mondialisation uniformisante. Sautant sur lui-même, il provoque un bruit assourdissant qui renvoie à ceux des usines dans lesquelles s’échinent les travailleurs. Depuis le quartier des ferronniers de Bamako où il nous emmène via la vidéo, Cissé célèbre le savoir-faire ouvrier. Les coups percussifs portés sur le métal deviennent la bande sonore accompagnant les mouvements du danseur. Ici la force de l’homme transforme la matière usagée. Dans cette nouvelle étape de travail sur son projet Waati, l’artiste met en parallèle l’intelligence et l’habileté de l’humain autant que sa capacité à s’autodétruire.

Ficksion
À l’instar de son compatriote Zol, Daouda Keita promeut une danse contemporaine porteuse d’un engagement social et politique. Avec Ficksion, il signe un solo directement inspiré par les contraintes du quotidien imposées par la pandémie. Un sol jonché de cartons dépliés telle une ville fantôme. Quasiment d’un bout à l’autre de la performance, Keita demeure invisible. Le corps enseveli sous l’amoncellement, il glisse d’une boîte à l’autre, tel un animal enterré. Au bout de la traversée confinée, après maintes obstacles surmontés, surgit enfin son visage, telle une apparition dans une lucarne. Le rire narquois et compulsif, il finit par orienter les cartons comme autant de fenêtres qui s’ouvrent sur un monde sous couvre-feu. Tandis que la Covid et ses victimes monopolisent les médias, les maux et injustices qu’on se refuse de voir, les hommes et les femmes que l’on assigne à l’invisibilité n’ont pour autant pas disparus.

Au cœur
Adiara Traoré place les violences faites aux femmes au centre de son écriture chorégraphique. Dans Au cœur, sa création en cours, elle entend « donner [son] nom à toutes ces femmes qui témoignent dans l’anonymat pour dénoncer ces crimes ». Plus qu’une danse, elle livre un combat contre la soumission. Une soumission qu’elle illustre par des gestes du quotidien et qui finit souvent par être acceptée en même temps que les violences sont apprivoisées. Telle une esclave, une chaîne au pied, Traoré ligote sa jambe à la manière d’une adepte du bondage, ajoutant l’un après l’autre les cadenas de la souffrance. Souffrir en silence en confiant chacune des clefs à un spectateur. Le chemin semble long jusqu’à l’émancipation. Se délivrer de la domination masculine et patriarcale passe par la prise de conscience de son oppression. Et la danseuse malienne, au nom de toutes les femmes victimes de violences, d’exiger de recouvrer dignité et intégrité.

LUDOVIC TOMAS
Avril 2021

Waati, Ficksion et Au cœur ont été présentés le 19 avril à un public restreint aux professionnels à la Friche Belle de mai, à Marseille

Photo : Au coeur © Bilal Bouchareb