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Lettre ouverte à René Frégni

Je ne suis pas un sein

Lettre ouverte à René Frégni - Zibeline

Cher René Frégni,

Si votre livre ne s’intitulait pas « Je me souviens de tous vos rêves », s’il ne m’était pas si familier, parlant de Manosque et de Marseille qui sont mes paysages, et de cette librairie de Banon dont j’ai tant aimé arpenter les étages et les recoins ; si je ne retrouvais pas dans vos pages autant de ce que j’aime dans les odeurs de la Haute Provence et dans les romans de Giono ; si je n’avais pas autant de plaisir lorsque vous contez les histoires des gens que vous croisez, des chats recueillis, de votre fille partie et de cette femme qui passe chez vous ; bref, cher René Frégni, si votre livre ne m’était pas si proche, je garderai ma distance critique, et ne vous parlerais pas ainsi.

Mais puisqu’il s’agit aussi de mes rêves, de mes automnes, vous pourrez peut être entendre ceci, que les femmes souvent lisant des livres d’hommes éprouvent : votre passion pour les seins m’indiffère. Exposé, dans votre livre, sur vos murs, votre fétichisme m’irrite, et me donne envie de refermer des pages que je prenais un plaisir intime à parcourir. Comment réagiriez vous si une femme écrivait sa passion des bites, racontait qu’une factrice lui a apporté la photo de la bite parfaite de son mari,  que l’écrivaine a affichée au regard de tous, suscitant leur admiration ? Cette découpe de moi-même, cette exposition d’un bout anonyme de moi, lectrice, me heurte, et m’éloigne de vous. Elles ne sont pas de l’érotisme ou de la pornographie littéraires, mais le simple rabaissement des femmes à une position d’objet fétichisé.

Pardonnez, cher René Frégni, l’épanchement ici d’impressions sans doute très personnelles (mais la critique littéraire repose-t-elle sur autre chose ?). Ce que j’éprouve en vous lisant survient souvent lors d’autres lectures, mais cette proximité circonstancielle entre votre monde et le mien me donne, me semble-t-il, l’autorisation de vous écrire ainsi. Qui aime bien châtie, bien ou hors de propos, à vous de le dire.

AGNÈS FRESCHEL
Septembre 2016

Je me souviens de tous vos rêves
René Frégni
Gallimard, 14€
René Frégni sera aux Correspondances de Manoque du 21 au 25 septembre
04 92 78 67 83 /  correspondances-manosque.org