Critique: Le film posthume de Manoel de Oliveira présenté au FID : une visite particulière
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Le film posthume de Manoel de Oliveira présenté au FID : une visite particulière

Je me souviens de moi et je m’éclipse

• 2 juillet 2015 •
Le film posthume de Manoel de Oliveira présenté au FID : une visite particulière - Zibeline

Chapeau blanc à la main, lunettes noires, sourire aux lèvres, Manuel de Oliveira danse, esquisse une pirouette, s’ôte l’appui de sa canne dont il se fait une guitare, et meneur de revue, entraîne à sa suite, les jeunes danseurs qui l’accompagnent. Il a alors 99 ans. Il a encore sept ans à vivre, c’est à dire, à désirer faire du cinéma. Il y a de l’impertinence dans cette vitalité, un pied de nez à la Parque qui l’attend avec ses grands ciseaux de monteuse à l’ancienne. Une séquence de quelques secondes de cette vidéo a précédé les projections, rendant hommage au grand réalisateur portugais dont le FID proposait une rétrospective. Vingt métrages longs et courts, dont le très attendu : Visita ou memórias e confissões, que Manoel de Oliveira a désiré ne rendre public qu’après sa mort et dont trois copies avaient été mises sous scellés à cet effet. Tournée en 1981, après une séries de chefs d’œuvre – alors qu’à 73 ans, Oliveira ne savait pas qu’il avait encore devant lui 25 films à réaliser- cette réflexion poétique, ouvre des portes au propre comme au figuré sur le travail passé et futur de l’artiste. C’est la visite d’une maison vide que propose Oliveira, celle qu’il a occupée pendant 40 ans avec sa famille avant d’être obligé de la vendre pour éponger ses dettes. Une belle demeure, conçue par l’architecte moderniste  José Porto, flanquée d’un palmier gardien tel «un portier sourd et mécontent», d’un pin argenté comme «une danseuse javanaise» et d’arbres vertigineux tutoyant le ciel. Un couple y pénètre. Lui, hardi. Elle, plus timorée. On ne les verra jamais, on entendra leurs pas sur le gravier, leur beau dialogue littéraire signé Agustina Bessa-Luis. On suivra en caméra subjective leur itinéraire dans un intérieur de bois et de lumière, bourgeois, artiste, cossu. Sans un grain de poussière pour y laisser leurs traces. On découvrira les meubles vernissés, les objets, les tableaux, les photos. Le temps arrêté comme un wagon du transsibérien dans la steppe. Les deux invisibles ne verront pas le Maître dépossédé des lieux, ne l’entendront pas raconter ses passions, sa fascination pour la virginité, l’enfance, le père industriel, la mort de l’oncle, la construction de cette maison, les hypothèques, l’échec des transactions pour en faire un musée, la révolution des œillets. Pas plus qu’ils ne verront les films familiaux tournés dans le jardin au temps de la prospérité. Ou encore Maria Isabel, la compagne de toujours au milieu d’un champ de fleurs cultivées qui dit – et on la comprend ! – qu’il lui a fallu beaucoup d’abnégation et de compréhension pour vivre avec son mari, cet homme qui avoue être «criblé de doutes et débordant de foi».  On «buissonnera» vers sa maison de famille à elle, lieu de travail et de rencontres pour lui. Il y aura encore la scénarisation de l’arrestation et de l’incarcération du réalisateur par la PIDE en 1963 et une incursion dans un studio de tournage parce que «la fiction est la réalité du cinéma». Et puis, plus personne. La pénombre, les fantômes et pour conclure cet autoportrait en forme de visite, un adieu différé actualisé post mortem : «Je me souviens de moi et je m’éclipse.»

ELISE PADOVANI
Juillet 2015

Photo: (c) Nuno Gois


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