Entretien avec la pianiste Laurianne Corneille

« Je cherche à entrer en résonance avec la musique, à l’éclairer. »Vu par Zibeline

Entretien avec la pianiste Laurianne Corneille - Zibeline

La pianiste Laurianne Corneille nous parle de son dernier enregistrement, Robert Schumann : L’Hermaphrodite, paru chez Klarthe.

Zibeline : La dualité est au cœur de votre lecture de Schumann : le titre de votre enregistrement, « L’Hermaphrodite », fait-il référence à une dualité ou du moins à une cyclothymie prêtée au compositeur ?

Laurianne Corneille : Le titre est pluriel. D’abord, le double schumannien (Florestan et Eusébius, ses deux personnages clés) est bien entendu au cœur de sa littérature pour piano. Mais le double symbolisé par l’Hermaphrodite fait allusion à une espèce d’absorption de l’Autre : dans la mythologie, Hermaphrodite se baigne dans une source, une nymphe s’éprend de lui et demande aux dieux d’unir leurs corps à jamais. C’est une idée symbolique d’union des pôles féminin/masculin comme il en est question dans Le banquet de Platon, et qui débouche sur un sens alchimique. Ensuite, il y a dans ce projet artistique la présence de Clara, son épouse : sa vie de compositrice a été interrompue. La musique de Robert s’est nourrie de la présence de Clara (RaRo, un autre personnage de Schumann, mélange ces deux identités). Widmung, le chant d’amour, dans sa joie fusionnelle et sa célébration, porte aussi en creux une idée sacrificielle : il y a fusion des énergies artistiques. Enfin, à titre personnel, mon interprétation a eu besoin de la conscience de ces deux pôles pour se développer.

Votre disque se conclut de façon très originale : trois pistes durant, vous y lisez des extraits de Roland Barthes, et plus précisément de L’Obvie et L’Obtus… Pouvez-vous nous expliquer ce choix peu commun ?

Les mots, les sons des mots, sont comme des mantras pour moi. Dans cette démarche, je cherche à entrer en résonance avec la musique, à l’éclairer. Initialement, je souhaitais que chaque piste introduise un cycle puis Widmung. Et j’ai eu la crainte que cela rebute l’auditeur. En les retrouvant en bonus tracks, l’auditeur peut simplement s’arrêter avant s’il ne souhaite pas les réentendre. En définitive, conclure sur les sons des mots ouvre une porte. J’ai vécu avec les écrits de Barthes et je trouve son langage sensuel et parfaitement accessible malgré ce que l’on peut penser lorsqu’on ne l’a pas vraiment lu. J’ai donc voulu éclairer Schumann parce que ces mots ont été écrits pour sa musique, mais j’ai aussi eu à cœur de donner envie à l’auditeur d’aller plus loin dans sa démarche. C’était le désir d’un désir. Et j’aime la voix. La dernière pièce que je joue, Widmung, est initialement un lied, donc il s’agit de la voix chantée. Finir sur la voix parlée a du sens. On retourne à la source.

Pourquoi partir des Chants de l’Aube vers les Kreisleriana, contrairement à ce que d’autres auraient certainement choisi pour mieux épouser la chronologie de leur composition ?

Pour partir de ce qui pouvait sembler le plus proche de nous en termes de langage : les limbes harmoniques des Chants de l’aube sont extrêmement proches des mouvements de la psyché et de ses fragilités analysées plus tard. Pour m’exprimer autrement : parfois, une peinture abstraite ira vous remuer plus loin encore qu’une peinture figurative, jusqu’à des endroits non encore explorés de votre être. Partir de la fin de son œuvre, sur ces rives de l’abstraction, c’était donner la main à notre regard actuel et permettre à l’auditeur de faire le chemin en sens inverse. Le surprendre d’abord par cette modernité à couper le souffle.

Votre approche donne l’impression que vous réconciliez, sans effort apparent, le thème très romantique du double et une approche plus moderne, plus viscérale, de la psyché et de ses fragilités, qui trouve son origine dans le dialogisme propre aux œuvres de Schumann. Était-ce votre intention ?

Oui, tout à fait. Je suis férue de psychologie, de philosophie, de sémiologie, et j’avais envie de proposer cet éclairage et de dépasser une lecture parfois obsolète de la musique romantique. Cela s’est fait assez naturellement, comme par nécessité. Trouver la contemporanéité d’une œuvre mille fois jouée me semble être un axe de réflexion artistique crucial. Et la musique de Schumann me touche précisément par sa propension à faire entendre toutes ses « voix ».

Propos recueillis par SUZANNE CANESSA
Avril 2020

Robert Schumann, L’Hermaphrodite est disponible chez Klarthe