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Vu par Zibeline

Sélection solaire pour la 36ème édition de CinÉcole

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Sélection solaire pour la 36ème édition de CinÉcole - Zibeline

Onze films solaires et combatifs, venus, comme d’habitude, de toutes les sections cannoises pour la 36e édition de CinÉcole, présentés par l’Académie de Nice et Cannes cinéma.

Ils ont bien de la chance les Cinémarathoniens ! Ni queue sous le soleil (ou la pluie !), ni déception de ne pouvoir assister à une projection espérée, ni course éperdue à travers Cannes d’une salle à l’autre. Pas d’angoisse existentielle non plus sur le choix de l’une ou l’autre des sections du Festival. Mais 24h de cinéma !

Le coup de cœur de CinÉcole

Ouverture en force avec ce qui s’est révélé le coup de cœur de CinÉcole 2018 : Woman at War, un ovni franco-ukraino-islandais de Benedikt Erlingsson. La guerre d’Halla (Halldóra Geirharðsdóttir), chef de chorale à Reykjavik, la cinquantaine solide, saine de corps et d’esprit, se mène contre l’Industrie locale de l’Aluminium qui, au nom du profit économique, empoisonne les hautes terres d’Islande. Et plus globalement contre le monde liberticide de Big Brother avec ses drones, puces, caméras de surveillance – si incongrues dans la lande infinie, sauvage, désertique du pays des Vikings ! Munie d’un arc, la super woman en bicyclette, semblable aux Résistantes sous l’Occupation, quitte la ville pour saboter clandestinement les pylônes d’alimentation électrique de l’usine : Amazone des temps modernes ou Antigone répétant le même geste chaque fois que les dommages sont réparés, parce qu’elle le pense juste et qu’il existe des lois écologiques plus importantes que celles des États. Le film rebondit d’une tentative à l’autre, devient haletant quand l’étau se resserre sur l’activiste traquée. Le scénario très malicieux s’enrichit de contrepoints : une sœur jumelle pacifiste, un peu timbrée, adepte du yoga et du changement par l’intérieur, un cousin présumé, taciturne et efficace, un touriste sud-américain en faux coupable punching-ball et, pour donner sens au combat d’Halla, la promesse de l’adoption d’une fillette ukrainienne orpheline de guerre. Deux sœurs, deux pays, une vie double. Trois musiciens, trois ukrainiennes en costume traditionnel, posés à l’intérieur du plan, ponctuent les aventures de la « femme des montagnes ». Toute la musique du film, intradiégétique, free jazz ou chants folkloriques, accentue l’étrangeté souriante de ce récit.

…et ceux de Zibeline

Distingué pour sa musique (prix Cannes Soundtrack) et véritable coup de cœur pour Zibeline, Leto, de Kirill Serebrennikov, nous plonge dans un Leningrad des années 80, en un superbe noir et blanc satiné, strié, hachuré, teinté de rouge dans quelques folles séquences oniriques. Une histoire d’amour, de copains, de fous de rock occidental. Mike Naumenko (Roman Bilyk) et sa femme, l’irrésistible Natacha (Irina Starshenbaum), rencontrent le jeune et talentueux musicien Viktor Tsoi (Teo Yoo). Mike veut le guider, Natacha l’embrasser. Du début à la fin, on est saisi par l’énergie qui se dégage de ce groupe de jeunes ; ils ont trouvé par la musique le moyen d’échapper à la chape de plomb qui pèse sur le pays. Les jeunes filles refoulées à l’entrée du Club Rock rentrent par la fenêtre et si on n’a pas le droit de se lever ni de danser pendant les concerts, les chansons de Kino et Zoopark éclatent dans leurs yeux. Les scènes sur la plage sont éblouissantes et on n’a qu’une envie, c’est de sauter dans les vagues ou de chanter avec eux, comme lorsque dans un bus, les passagers se mettent à entonner The Passenger d’Iggy Pop. « Cela n’existe pas et cela n’a jamais existé » nous rappelle à plusieurs reprises un personnage conteur. Et pourtant si ! Et durant presque 2 heures, on est sur un nuage,  on a envie d’y rester.

Tout aussi solaire, inventif, étonnant, Lazzaro Felice, tourné en Super 16, récompensé par un Prix du scénario, balance entre le réalisme du grand cinéma italien sur le Mezzogiorno et le Merveilleux de la fable. Héritière des Taviani, de Pasolini et de tant d’autres, la réalisatrice Alice Rohrwacher confirme son originalité et sa maîtrise. Dans ce 3e long-métrage de fiction, elle suit les tribulations de paysans maintenus en servage par une aristocrate sans scrupule. « Libérés » de cette condition, ils deviennent dans le monde moderne des villes, soumis aux lois des banques, des déracinés, des sans-abris vivant de petits larcins. Seul, Lazzaro (Adriano Tardiolo), fils de personne, exploité par tous, allégorie d’une bonté absolue qui fait baisser leurs gueules aux loups mais n’éteint pas la méchanceté des hommes, traverse le temps avec le même regard pur.

Pour finir en beauté le Marathon : le film de Hirokazu Kore-eda, Une Affaire de Famille,  choisi avant qu’il ne remporte, à juste titre, la Palme d’Or. Une chronique douce-amère où le cinéaste japonais explore un de ses thèmes de prédilection, les liens familiaux. « C’est mieux de choisir sa famille » même si celle qui s’est construite ici fonctionne par la débrouille, les petits arrangements et peut s’agrandir subitement. C’est ainsi qu’un soir, Yuri qui grelotte sur son balcon est amenée par Osamu et son fils Shota dans la famille, et y reste quand ils découvrent que la fillette est battue par ses parents. C’est Shota, initié au vol à l’étalage par son père qui initie à son tour la petite. Beaucoup de tendresse dans cette maison exigüe et meublée de bric et de broc autour de la grand-mère qui vit de sa pension et… d’autres revenus, ce qu’on découvrira à sa mort. Une critique en creux de la société japonaise et beaucoup d’humanité dans le regard du cinéaste.

Un cru 2018 d’excellente qualité, à l’image du 71e Festival de Cannes.

Annie Gava et Élise Padovani
Mai 2018

La manifestation CinÉcole s’est déroulée les 19 et 20 mai dans la salle du Miramar à Cannes.

Photographie : Woman at War © Jour2 Fête