Critique: Le bracelet d’Andrea Maria Schenkel, aux éditions Actes Sud
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Le bracelet d’Andrea Maria Schenkel, aux éditions Actes Sud

Irréversibles passés

Le bracelet d’Andrea Maria Schenkel, aux éditions Actes Sud - Zibeline

Dans l’Amérique où l’on dit que tout se renouvelle et se refonde, l’Histoire s’immisce, et les passés s’interposent. Avec Le bracelet, la romancière Andrea Maria Schenkel arpente le XXe siècle. Si le texte débute en 1943 par un court et énigmatique épisode que seule la fin éclairera, le récit commence en 1938, dans la ville de Ratisbonne où vit la famille du petit Carl Schwarz. Les exactions contre les juifs ont commencé, mais monsieur Schwarz se refuse à penser au départ : certes, ses propres parents étaient juifs, mais lui a épousé une catholique, s’est converti : « Je suis catholique, et aussi allemand que vous » assène-t-il au docteur qui lui suggère la prudence et lui offre des billets de bateau pour Shanghai. Gretel, la mère, veut protéger ses enfants (Ida et Carl) d’un « État qui les considère comme des moins que rien », et pousse à l’exil. Au port de Gênes, le père reste à quai, incapable de quitter sa patrie. La vie des expatriés se dessine alors en un texte foisonnant de vie, de couleurs. Découverte passionnée d’un Orient connu par le seul biais de la littérature, confrontation des imaginaires à la réalité, en un style nerveux, aux dialogues vifs qui mêlent efficacement leurs voix à la narration. Shanghai apparaît, « hydre gigantesque aux multiples visages », subissant elle aussi les effets de la guerre. Parallèlement, on suit les tribulations de la jeune Erna envoyée par son père à Munich auprès de sa tante, Marga, diseuse de bonne aventure et faiseuse d’anges. Milieu proche du pouvoir nazi, médecin affecté à Dachau… débâcle, départ pour les États-Unis… Carl s’est refusé à rentrer au pays et vit aux USA. Il y rencontre Emmi. Désir de renouveau, de rompre avec l’horreur ? « Le passé n’existe pas, (lui dit-il), la seule chose qui compte, c’est le présent ». En 2010, ils sont mariés depuis 60 ans. Un coup de téléphone d’un homme mandaté par le Musée de l’Holocauste, des lettres, une photographie, bouleversent le paisible bonheur du couple. Peut-on tout gommer ? Qui est vraiment Emmi ? « Le passé ne disparaît jamais »… Un roman bouleversant d’acuité sur ce qui nous fonde.

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2018

Le bracelet, Andrea Maria Schenkel, traduction Stéphanie Lux
Éditions Actes Sud, 23 €