Évènement à Salon, Roger Muraro dans les Vingt regards sur l’Enfant Jésus de Messiaen

Incarner l’indicibleVu par Zibeline

Évènement à Salon, Roger Muraro dans les Vingt regards sur l’Enfant Jésus de Messiaen - Zibeline

Temps au-delà des mots : « on est entrés, on est sortis, entre les deux il s’est passé quelque chose » s’exclame un spectateur. Jamais sans doute les termes de minutes suspendues n’ont été aussi appropriés pour évoquer ce concert où l’immense pianiste Roger Muraro interprétait les Vingt regards sur l’enfant Jésus d’Olivier Messiaen (auprès de qui il a étudié).

À l’interprétation de ce sublime « vitrail », Roger Muraro, tel l’un des ermites du Greco, unissant la finesse et la puissance des mystiques, offrait ses mains immenses, sculptant la matière, et un art inspiré aux sonorités profondes et pailletées. Autour du berceau de la Nativité, se penchent les fées, regards de Dieu, de la Vierge, de l’Étoile, de la Croix, des Anges, du Fils-Verbe…
La vie du Christ, sa Passion, la Trinité, tout est là, magnifié, éloquent, dans une poétique en épure où les élans virtuoses ne sont que l’expression évidente d’un absolu qui s’apprête. Le surnaturel prend forme, au cœur de ce mystère où la création s’élabore dans le télescopage des temps, des lieux, des émotions… La grammaire de Messiaen transcrit dans leur pureté tous les registres, joie, doutes, aspirations de l’âme, par ses canons rythmiques, ses polymodalités, ses rythmes non rétrogradables, ses agrandissements asymétriques, ses fractionnements du thème d’accords… On en arrive à une musique pure qui se moque des dénominations, les dépassant toutes dans son tournoiement de couleurs, ses jeux sur les nuances, ses demi-tons, ses associations… Les oiseaux chers au compositeur sont présents aussi, images de l’élévation de l’être, tandis que le mystère de la Trinité scelle l’union de l’humain et du divin. Les phrases scintillent de nouvelles étoiles où se condense une ineffable joie alors que le thème de Dieu se love dans les graves vibrants. Les extrêmes habitent le même espace, liés par l’inconditionnel amour de la Vierge et de Dieu. Il y a quelque chose de la stupeur devant la Révélation, le triomphe de l’Amour. Sans doute, cet hymne saisissant prend davantage de relief au vu de la date de la composition de l’œuvre, 1944…

Le pianiste se glisse dans cette partition démesurée avec une maestria inégalable, fait sienne la musique qu’il murmure porté par un enthousiasme de titan, nous la rend accessible, nous emporte dans le déchiffrage des mystères, accorde au piano la grâce de formuler l’indicible. Plus de deux heures de concert ? Une performance-marathon ? L’on ne s’en aperçoit pas, éblouis par cette expression, manifestation bouleversante de la transcendance.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2020

Concert donné le 5 août cour du château de l’Empéri, Salon, dans le cadre du Festival International de Musique de Chambre de Provence

Photographie © Jael Travere