Journal Zibeline - bannière pub Journal Zibeline - bannière pub
Vu par Zibeline

Haendel triomphe au Festival d'Aix!

Incarner l’abstrait

• 30 juin 2016⇒20 juillet 2016, 30 juin 2016⇒20 juillet 2016 •
Haendel triomphe au Festival d'Aix! - Zibeline

Gageure délicate que de mettre en scène un oratorio, type d’œuvre a priori sans mise en scène, ni costumes, ni décor… Lui trouver une ligne dramatique cohérente devient alors un enjeu. La difficulté se corse lorsque les personnages du dit oratorio sont des allégories. Leur donner vie et chair tient de la prouesse. C’est à cela que le public du Festival d’Art Lyrique d’Aix a eu le privilège d’assister lors des représentations de l’oratorio d’Haendel, Il Trionfo del Tempo e del Disinganno, (Le Triomphe du Temps et de la Désillusion). Et pourtant, le metteur en scène Krzysztof Warlikowski s’exclame dans le livret-programme « cet oratorio est un scandale. La lecture de son livret un choc. C’est une pure œuvre dogmatique au même titre que les créations de l’époque stalinienne. Toute représentation ou exécution  du Trionfo devrait être précédée d’un commentaire portant sur son contenu idéologique. (…) Aujourd’hui à Varsovie, l’Église mobilise les foules, immobilise la pensée et l’esprit critique. La liberté d’expression y est un combat. Même en France, repli sur soi et émergence de nouveaux fondamentalismes menacent une laïcité ouverte sur le monde. Mettre en scène cet oratorio ne peut s’envisager sans une lutte contre son insupportable message. »

Le pari est ainsi lancé, comment donner un sens actuel au livret du cardinal Pamphili, écrit dans un souci d’édification, bien éloigné de la douceur ronsardienne qui incitait Cassandre à cueillir les roses de la vie avant qu’elles ne se fanent. Temps (Tempo) et Désillusion (ou Vérité, Disinganno) cherchent à ravir au Plaisir (Piacere) la Beauté (Belleza), et incitent cette dernière à renoncer aux charmes du présent, si périssables, pour se consacrer à Dieu : les plaisirs de l’âme sont censés apporter, seuls, le vrai bonheur. Le miroir de Vérité offert par le Temps montre la sordide réalité des futilités du présent, et Belleza, guidée par la plume de Pamphili entre au couvent. Parabole morale s’il en est, opposant le caractère éphémère de l’Homme et la transcendance intemporelle divine !

Choquant sans aucun doute, s’acharnant sur la femme, assurément, niant le corps au profit de l’invisible, dans une éthique patriarcale d’un autre âge (du moins on l’espère !). Krzysztof Warlikowski détourne la fable, la pousse dans sa logique d’oblitération de la matière, et conduit ses personnages à la mort, puisque tout est vanité. Réponse cinglante du nihilisme. Warlikowski, dans sa mise en scène, joue sur les codes du baroque, multipliant les espaces , le plateau, scindé par un long couloir en plexiglass dans lequel évoluent de jeunes femmes disparues, et un danseur de boîte de nuit (oui, oui, Haendel a du rythme), devient une salle de cinéma dont les sièges font face aux spectateurs de l’œuvre présentée, mise en abîme vertigineuse. Sur le côté, un arbre abrite la première scène, lumineuse, symbole de la jeunesse, filmée, et projetée sur le rideau de scène, écran et suffisamment translucide pour laisser percevoir ce qui se déroule de l’autre côté. Les images agrandies, dédoublées parfois sur le mur cloisonné de fond de scène, ajoutent la variété de leurs points de vue, guidant inexorablement à la fin tragique. L’introduction offre une fête joyeuse, où de jeunes gens dansent, la drogue se partage, les mène aux urgences, lui, meurt, (et son lit d’hôpital hante la pièce), elle, survit. Elle, Belleza, enjeu des trois antagonistes précités. Révolte, douleur, sentiment filial, attrait pour la joie, exigence d’un impossible absolu, tout se condense dans l’interprétation subtile de la soprano Sabine Devieilhe, aigus attaqués pianissimo, aux extensions larges, éblouissante de verve et de présence. À ses côtés, le Plaisir, Franco Fagioli (contre-ténor), troublant d’aisance, glissant des aigus les plus délicats aux graves profonds, répond au Temps, le ténor (et baryton) Michael Spyres, sons ronds, plénitude d’une inébranlable assurance, puissance implacable et humaine cependant, et la contralto Sara Mingardo, (Disinganno), envoûtant velours. La partition brillante, interprétée par ces chanteurs d’exception et le superbe ensemble, Le Concert d’Astrée, est dirigée avec une juste précision par Emmanuelle Haïm, qui sait mettre en évidence tout ce qu’il y a de sensuel, charnel, incarné, dans cet oratorio plus actuel que l’on pourrait croire en ce qu’il nous dit de l’image, de notre relation aux apparences. La projection inattendue en fin de première partie de The Science of Ghosts avec Jacques Derrida et Pascale Ogier, qui pose la question « croyez-vous aux fantômes ? », renvoie à ces fantômes qui errent dans la mise en scène de Warlikowski, autre parabole de l’art, du cinéma, questionnement encore sur les relations entre ce qui est et nos perceptions. Le public, comblé par cet oratorio, si brillamment servi, offrait un triomphe aux musiciens. Le bonheur, absent des allégories ‘pamphiliennes’, était porté par la musique somptueuse.

MARYVONNE COLOMBANI
Juillet 2016

Spectacle donné dans le cadre du Festival d’Aix-en-Provence, Cour de l’Archevêché, du 30 juin au 20 juillet.

IL TRIONFO DEL TEMPO E DEL DISINGANNO, GEORG FRIEDRICH HAENDEL,(LE TRIOMPHE DU TEMPS ET DE LA DESILLUSION) Oratorio en deux parties, Direction musicale Emmanuelle Haim, Mise en scene Krzysztof Warlikowski, Decors et costumes Malgorzata Szczesniak, Dramaturge Christian Longchamp, Lumiere Felice Ross, Choregraphie Claude Bardouil, Video Denis Gueguin, Orchestre Le Concert dÕAstree, au theatre de l'archeveche du 1er au 14 juillet 2016. Avec : Sabine Devieilhe (Bellezza), Franco Fagioli (Piacere), Sara Mingardo (Disinganno), Michael Spyres (Tempo) (photo by Pascal Victor/ArtComArt)

Photographie © Pascal Victor / ArtComArt
08 20 922 923
www.festival-aix.com


Festival International d’Art Lyrique d’Aix en Provence
0820 922 923
http://www.festival-aix.com/