In memoriam

 - Zibeline

On l’avait entendue chuchoter quelques passages du livre dans l’atmosphère intime d’une sieste littéraire à Manosque (lire journalzibeline.fr). Emotion, larmes au bord des yeux, sourires aussi, en écoutant le récit sensible – et souvent cocasse – du deuil d’un père. De là l’envie d’en savoir plus sur cette Anne Pauly dont le premier roman Avant que j’oublie est paru à la fin de l’été aux éditions Verdier, excusez du peu. Une chance donc qu’elle soit de passage à L’Hydre aux mille têtes pour en parler. Le titre du roman (car oui, c’est un roman, même s’il a poussé sur un « terreau très autobiographique ») annonce la couleur : il s’agit pour la fille quadragénaire de fixer – des images, des sons, des ambiances… -, de lister – des objets, des rituels… -, afin de garder le souvenir d’un père qui ne se réduisait certainement pas à son image, communément admise dans la famille et le voisinage, d’alcoolique violent et borderline. Au fil d’un récit qui débute à la mort du père et suit toutes les étapes du deuil, allant et venant du présent au passé, se dessine le « portrait composite » d’un « père des années Giscard », sans doute empêtré dans une masculinité à l’ancienne et empêché dans sa sensibilité esthétique et spirituelle. « Qu’est-ce qu’on fait de la mémoire de quelqu’un qui n’a rien fait de spécial ? ». C’est à cette question que le roman répond. En évoquant, au-delà de l’amour d’une fille non conforme (c’est elle qui l’a dit !) pour un père pas plus conforme qu’elle, au-delà de l’histoire intime et familiale, une assignation sociale. L’autrice se situe clairement dans la lignée du Georges Pérec des Choses – pour les listes d’objets qui caractérisent une époque, un milieu -, et d’Annie Ernaux (qu’elle a beaucoup lue et qu’elle admire), pour ce qu’elle nomme à plusieurs reprises « une histoire de revanche sociale ». Mais sa langue n’appartient qu’à elle, « une langue qui se débat comme des jambes qui battent dans l’eau » pour empêcher qu’on coule ; une langue à laquelle oralité et humour apportent la respiration indispensable à la longue traversée du deuil.
FRED ROBERT
Décembre 2019

Anne Pauly était invitée le 15 novembre à la librairie L’Hydre aux mille têtes (Marseille) pour présenter son roman Avant que j’oublie (éditions Verdier, collection « Chaoïd », 14 €)

 

Photo : Anne Pauly © FR