Cannes 2021 : l'apocalypse nucléaire selon Zhao Liang

I’m so sorryVu par Zibeline

Cannes 2021 : l'apocalypse nucléaire selon Zhao Liang  - Zibeline

Plans fixes. Architecturés. Immobilité apparente. Le mouvement est ailleurs. Dans la tête des hommes et des femmes restés là, sur les lieux dévastés par les catastrophes nucléaires. Derrière leurs paupières fatiguées ou au cœur de la matière elle-même. L’essentiel est invisible comme ces maux dont on ne perçoit que les effets : la radioactivité, le temps qui ne suspend jamais son vol. Les lèvres ne se desserrent pas. Monologue intérieur en voix off. Cliquetis des ictomètres. Caméra posée sur des paysages restructurés : déserts ou forêts interdites. Cités encore debout, investies par la végétation, décor d’un film de science-fiction. Ruines ouvertes aux quatre vents. Objets d’une vie antérieure, abandonnés à la poussière et la dégradation. Stockage de ballots de déchets irradiés. Course folle dans les « terriers » finlandais où ils sont enfouis. Après l’éblouissant Béhémoth qui nous plongeait dans l’enfer dantesque de la Chine industrielle, I Am So Sorry, le nouveau film de Zhao Liang nous embarque dans « un voyage à travers le monde, dans les lieux où les êtres humains se confrontent à l’énergie nucléaire », du Kazakhstan à Tchernobyl, de Fukushima à Olkiluoto.

On y reconnaît l’approche si particulière de ce réalisateur chinois. Littéraire : ici, il s’appuie entre autres sur La Supplication de Svetlana Alexievitch (Lattès, 1998). Mais aussi, picturale et métaphysique. Ainsi, il juxtaposera des images documentaires d’une manifestation anti-nucléaire, du démantèlement d’une centrale allemande, de travaux paysans à celles, surréalistes, de la poupée calcinée d’une fillette morte qui raconte son irradiation. Ou encore il introduira un ballet militaire presque burlesque, à Minsk, autour d’un obélisque. Chez Zhao, le monde des esprits et celui des vivants communiquent : un acteur de théâtre Nô, le Revenant, masqué de blanc, guide notre voyage. Et les rencontres qu’on fait en chemin sont bouleversantes. Un vieux couple japonais dans un centre d’hébergement temporaire, déraciné. Maria, seule depuis trente ans, dans son village près de Tchernobyl, corps cassé, visage réinventé par la vieillesse, malade de sa solitude, s’adonnant aux rituels quotidiens de la vie campagnarde, guettant l’heure sur un vieux Nokia qui ne la mettra en contact avec personne. Dans cette même région encore, une mère, seule elle aussi, s’occupant avec tendresse de sa fille polyhandicapée. Faute de moyens, apprend-on, son village contaminé n’a pas été évacué. Elle s’est mariée et a donné naissance comme tant d’autres, à un enfant malformé : séquence bouleversante qui se conclut par une phrase terrible : « je ne savais pas qu’on ne pouvait pas s’aimer ici ».

L’apocalypse, n’est-ce pas cela justement ? L’amour impossible, des enfants qui ne seront jamais parents, ces jardins qu’on cultive malgré tout, procédant à des pollinisations artificielles, ce capitalisme mondial qui pousse à une surconsommation suicidaire, et ce flux d’indifférence, d’aveuglement ou de résignation qui nous paralyse. Le titre original du film, explique Zhao Liang, signifie dans son acception bouddhiste « Ni aller ni retour » et en Chinois moderne « Nulle part où aller ». Il résume la situation tragique des hommes : plus aucun chemin pour aller vers le progrès mais aucun retour en arrière possible. Ne nous resterait-il plus, face aux générations futures, que la culpabilité qu’exprime le titre anglais ? Réalisé pendant les grands confinements, I’m so sorry est un documentaire-poème, beau et terrible, qui, sans injonctions, sans discours inutile, nous fait aimer le monde et l’humanité au moment où leur survie est en jeu.

ELISE PADOVANI
Juillet 2021

I Am So Sorry a été présenté à Cannes 2021 dans la nouvelle sélection spéciale pour le climat aux côtés des films de Rahul Jain (Invible Demons), de Aïssa Maïga (Marcher sur l’eau), de Cyril Dion (Animal), de Flore Vasseur (Bigger Than Us), de Marie Amiguet (La Panthère des neiges) et de Louis Garrel et feu Jean-Claude Carrière (La Croisade)