Le Ballet Preljocaj ouvre au public les répétitions de son prochain opus

Il suffira d’un cygneVu par Zibeline

• 30 juillet 2020 •
Le Ballet Preljocaj ouvre au public les répétitions de son prochain opus - Zibeline

Masqué, une place vacante entre chaque voisin, c’est malgré tout avec une émotion redoublée qu’on retrouve le Théâtre de l’Archevêché : habitué des répétitions publiques, le Ballet Preljocaj se prête à l’exercice dans ce lieu riche d’une histoire peu commune. La scène se révèle idéale au déploiement si précieux du geste artistique : à quel meilleur écrin le chorégraphe pouvait-il rêver pour poser les jalons de son Lac des Cygnes ?

Il est souvent question, dans les propos du chorégraphe, donnés à l’issue des deux heures de répétition, d’une « zone à défendre ». Celle de ce célébrissime ballet pensé par Petipa, mastodonte de la danse classique qui fascine de toute évidence le chorégraphe, et que la danse contemporaine se devrait de sans cesse revisiter. Mais l’intérêt d’Angelin Preljocaj semble heureusement se porter ailleurs : là où l’inconscient collectif a fait de cette fable opposant la prédation humaine (et masculine) à la fragile nature (féminine), au détriment de la seconde, on semble ici s’intéresser davantage à ces eaux menacées, et à leur absolue nécessité pour le monde à venir.

Le plaisir de retrouver le public se mêle ici à celui d’«être sur la bonne voie » : celle de la création, qui hésite, tâtonne, et avance aussi à grands pas au fil de la séance. Les termes techniques semblent volontairement prohibés du vocabulaire : l’image prévaut, celle qui décrit des jambes déliées « comme des javelots », celle qui intime au corps des danseuses de « fondre » au contact du sol. Le pas de deux qui se dessine sous nos yeux ce 24 juillet se révèle particulièrement prenant. Il paraît évident que le chorégraphe se trouve ici sur son terrain de prédilection, où se déploient ses portés primitifs et ses désarticulations sublimes de grâce.

Mais c’est la formulation même de la séquence, et sa révélation successive jusqu’au choix, en dernier lieu, de sa musique, qui demeure passionnante. Les danseurs y sont évidemment pour beaucoup : leur technique admirable, leur humour au détour d’un malentendu ou d’un pas loupé ont de quoi réchauffer le cœur de tous ceux à qui ils ont pu manquer. C’est ainsi lorsque les pas marqués, mémorisés prennent peu à peu forme, que l’émotion surgit. À cet instant précis où la danse, comprise, entendue, devient subitement une danse jouée, ressentie : cet instant où elle advient, enfin.

SUZANNE CANESSA
Juillet 2020

Répétitions données les 23, 24, 28 et 30 juillet au Théâtre de l’Archevêché de 19h à 21h.

Voir ici notre entretien avec le chorégraphe.

Photographie © Jean-Claude Carbonne