Chimamanda Ngozi Adichie à la Fête du livre d'Aix-en-Provence

Il n’y a pas de sujets important, seulement leur véritéLu par Zibeline

Chimamanda Ngozi Adichie à la Fête du livre d'Aix-en-Provence - Zibeline

Chimamanda Ngozi Adichie, invitée d’honneur de la Fête du Livre d’Aix-en-Provence, est présentée par Annie Terrier comme l’icône d’un féminisme vivant et de l’antiracisme.

Son sens de l’engagement, sa quête du style savent faire voyager les mots. Gérard Meudal, menait l’entretien d’ouverture auprès de cette grande voix de la littérature anglophone actuelle.

Le dernier texte de Chimamanda Ngozi Adichie, Notes sur le chagrin (Gallimard), évoque la peine immense causée par la mort de son père en 2020, en pleine pandémie. Se pose la question de la particularité du sort individuel dans la masse du collectif, mais aussi celle du deuil lorsque la crise sanitaire mondiale empêche les déplacements et les retrouvailles familiales : « Ignoble déferlement de déluges qui laissent notre famille déformée pour toujours. Les épaisseurs de perte donnent le sentiment que la vie est mince comme du papier » (in Notes sur le chagrin). La culture transmise, les expressions, les surnoms donnés par son père à la toute jeune Chimamanda, « celle qui fait de grandes choses », « équivalent de nombreux hommes », « celle dont l’arrivée met fin à la bataille », constituent une trame déterminante, même si l’autrice n’a pas suivi la voie scientifique paternelle (le professeur émérite de l’université du Nigéria, James Nwoye Adichie, fut le premier professeur de statistique du Nigéria). Gérard Meudal s’interroge sur « cette bifurcation ». « J’avais prévu être médecin, psychiatre, et écrire les histoires de mes patients… Je sais que j’aurais été un affreux docteur ! Je suis entrée en faculté de médecine mais dès la fin de la première année, je m’ennuyais à mort. Je suis partie aux États-Unis, pour étudier la communication et les sciences politiques, surtout pas pour suivre des études littéraires, car je pense que cela étouffe la créativité »… En souriant elle rappelle combien le pouvoir de la littérature est fort, au point qu’elle pouvait écrire enfant, sur des choses qu’elle ne connaissait pas : personnages blonds aux yeux bleus, paysages de neige, sans avoir jamais quitté le Nigéria… La découverte de livres africains ouvre de nouvelles perspectives, et lorsque les femmes apparaissent dans ces textes, Chimamanda se sent « moins invisible » : ces auteurs « m’ont donné la permission de parler de ce qui m’entoure » insiste-t-elle. Le problème de l’inégalité hommes/femmes vient essentiellement de l’éducation explique-t-elle. Dans sa conférence Nous sommes tous des féministes (Gallimard), elle insiste sur l’éducation qui est un droit de l’humanité : « Nous pouvons changer toutes les lois que nous voulons, si les mentalités ne changent pas, peu de choses vont changer… dans la grande majorité des cultures, on éduque les femmes à penser aux autres, avant elles-mêmes, elles doivent s’excuser pour occuper de l’espace. Cela me fait penser à ce que l’on a perdu en tant qu’espèce humaine, il y a tant de femmes brillantes qui ont été étouffées par leur éducation ! Les garçons doivent, eux, avoir le droit de pleurer, d’être à l’unisson avec leurs émotions… ».

Questionnée à propos du mouvement Empire writes back *, l’autrice sourit : « Je suppose que c’est une sorte d’héritage aujourd’hui, et un honneur de faire partie des écrivains postcoloniaux, mais désormais le langage que nous utilisons est le nôtre, nous en avons le contrôle. L’anglais n’est plus mis en question, c’est notre langue. L’igbo et l’anglais sont mes deux langues, mon anglais est coloré d’igbo, mais l’écriture en tant que revanche, non. […] Ce qui m’intéresse c’est la manière dont nos identités changent selon les lieux où nous nous trouvons : je suis devenue noire aux USA, et noire signifiait aussi quelque chose de mauvais… »

Si de nombreux auteurs se réclament d’histoires vraies, la subtile conteuse revendique la fiction. « La fiction n’est pas le mensonge, elle est plus vraie que la réalité. Je ne m’autocensure pas dans la fiction, d’ailleurs j’ai grandi en en lisant. La capacité de créer des caractères, d’inventer des histoires, est nécessaire à notre race humaine, cela nous reflète, nous est essentiel. On se souvient des romans, pas des revues »…
À lire urgemment !

MARYVONNE COLOMBANI
Octobre 2021

* L’expression The Empire Writes Back est issue du livre théorique de Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire Writes Back : Theory and Practice in Post-Colonial Literatures (1989) qui fait référence à l’article de Salman Rushdie paru en 1982 The empire Writes Back with a Vengeance (référence au film Star Wars, L’Empire contre-attaque, certes, mais surtout s’attachant à comprendre comment les voix postcoloniales de la littérature ont répondu aux « normes littéraires » des métropoles coloniales).

La Fête du livre s’est déroulée dans l’amphithéâtre de la Verrière, Aix-en-Provence, du 15 au 17 octobre

Photographie © MC

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