« Il est des hommes qui se perdront toujours» de Rebecca Lighieri, aux éditions P.O.L.

Il est des douleurs qui dureront toujours

« Il est des hommes qui se perdront toujours» de Rebecca Lighieri, aux éditions P.O.L. - Zibeline

La plupart du temps elle écrit sous le nom d’Emmanuelle Bayamack-Tam. Depuis 1996, onze romans ont paru sous ce nom, dont, en 2018, le jouissif Arcadie (POL). Et puis, parfois, elle fait une incursion dans le « noir » et signe alors Rebecca Lighieri. Husbands en 2013, Les garçons de l’été en 2017 et, il y a quelques mois, Il est des hommes qui se perdront toujours. Un beau titre, mais lourd d’une implacable fatalité. Lourd comme l’existence du narrateur de cette chronique d’une enfance volée. Lui, c’est Karel, l’aîné d’une fratrie de trois ; « trois fleurs décapitées », « trois à qui on avait refusé tout épanouissement et toute floraison ».

Ce « on » désigne surtout son père Karl, dont la mort, aussi violente et sordide que lui, ouvre le récit, et dont l’ombre mortifère pèse sur tout le roman, comme elle pèse sur son fils qui voudrait tant ne pas ressembler à ce raté brutal… Flashback dans les années 1980. Cité Artaud, dans les quartiers Nord de Marseille. De brefs chapitres comme les éclats de cette enfance placée sous le signe de la violence paternelle et de l’apparente passivité de Loubna, leur mère. Karel et Hendricka, sa sœur, sont beaux ; alors Karl les traîne de casting en casting. Mohand, le benjamin, est handicapé, affligé de tout un tas de pathologies ; alors Karl menace de le jeter par le balcon. Cela donne une idée de l’ambiance.

Heureusement, pour échapper à cette atmosphère, il y a la colline juste derrière la cité ; il y a aussi le camp gitan tout proche où les parents ont l’air d’aimer leurs enfants, où le mot « famille » veut dire quelque chose. Le récit suit le parcours de Karel et de ses frère et sœur jusqu’aux années 2000. Un parcours compliqué pour cet aîné qui peine à sortir de la nuit, tandis que les deux autres semblent trouver leur façon d’exister. Aucun misérabilisme pourtant. Juste le constat amer d’une jeunesse saccagée, servi par une écriture tranchante, nerveuse, intranquille comme Karel, et par l’enchaînement de chapitres courts, comme autant de séquences sur le vif. Avec, au milieu de la noirceur, de la laideur ambiantes, des instants de bonheur et de fraternité. Fragiles, illusoires sans doute, bien présents toutefois. Un peu de douceur dans un monde de brutes.

FRED ROBERT
Mai 2020

Il est des hommes qui se perdront toujours
Rebecca Lighieri
P.O.L., 21 €