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Vu par Zibeline

Retour sur trois propositions des Rencontres à l’échelle

Identités, exil et marché

• 1 décembre 2018 •
Retour sur trois propositions des Rencontres à l’échelle  - Zibeline

Aminata Soumbou Swata Soudou Baba est trois. Celle qui est née à Niamey, au Niger. Celle qui assume son exil, choisi et heureux, pour embrasser une carrière de comédienne à Bruxelles. Celle qui a décidé de faire la route inverse, errant sur les chemins de brousse qui la mèneront au pays. Avec un nom à rallonge et autant de personnalités, il ne fallait pas moins de trois artistes pour donner corps à une si riche destinée. Aminata Abdoulaye Hama, Aurélien Arnoux et Samuel Padolus incarnent cette trinité avec brio. On m’a donné du citron j’en ai fait de la limonade parle inévitablement d’exil, de quête aussi. Ecrite et mise en scène par Laetitia Ajanohun, la pièce est un récit à trois voix, une partie de billard à trois bandes, entrecoupée d’intermèdes musicaux qu’interprètent les deux acteurs-musiciens du trio. Le texte est dense, l’écriture riche, le propos parfois abstrait, le jeu frais et dynamique. À l’image d’une jeunesse d’Afrique qui revendique une mondialisation positive dans laquelle attachement aux racines et soif d’un ailleurs ne s’opposeraient pas mais seraient constitutifs d’une identité multiple.

L’art, c’est combien ?

Avec Without Damage, Mohamed Fouad nous entraîne avec délectation et malice dans l’engrenage de la marchandisation de l’art. Et c’est vrai qu’on ne le voit pas venir. Pendant que le public s’installe, le chorégraphe danseur égyptien trace à la craie les contours de son corps en déplacement sur le sol. Apparaît une ribambelle de cadavres aux positions insolites. « Sans dégâts » annonce pourtant le titre de l’œuvre. Fouad met en garde : « Le spectacle ne parle de rien ». Et de se lancer dans inventaire à la Prévert en mêlant quelques grands maux de la planète -les guerres, le racisme, le système bancaire, le changement climatique– à des faits plus anecdotiques ou personnels comme la dépression d’un de ses amis. Sommet du néant, ce qu’il a à nous proposer n’est même pas « une recherche chorégraphique exceptionnelle ». Les éventuels déçus ont alors trente secondes pour quitter la salle. S’exprimant en anglais, il offre ensuite 10 euros à la personne qui se dévouera pour traduire la suite de son propos. Le ton est donné. Musique. Après un premier solo très physique, il propose de le reproduire à l’identique, pour la somme de 5 euros. Pour bénéficier du deuxième solo, « plus sexy », en show privé derrière le rideau de scène, il n’en coûtera que 50 centimes. Ce n’est que le début d’une série de mise à contribution financière à double sens, rendant évident que tout peut se monnayer, que chaque acte a vocation à être tarifé. Voire bradé. Pourquoi l’art ferait exception puisqu’il y a création, travail, effort coûteux ? Se crée finalement un rapport d’égalité entre public et artiste, sans jugement de valeur ni hiérarchie entre les rôles de l’un et de l’autre. Réaction rassurante : certains ont refusé d’empocher leur rétribution.

Exilés sexuels

L’un des temps forts de cette édition des Rencontres à l’échelle est indiscutablement la deuxième pièce du franco-iranien Gurshad Shaheman, Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète, créée lors du dernier Festival d’Avignon. À partir d’une trentaine d’entretiens réalisés avec des exilés LGBTI, le metteur en scène tisse un grand récit contemporain questionnant à la fois l’exil et la construction de genre.

Les fragments de témoignages s’enchaînent sans relâche, parfois se superposent. Sur le plateau, une quinzaine de jeunes acteurs de l’École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille (ERACM), remarquables, immobiles mais habités par les anonymes auxquels ils donnent une voix et un corps. Ils ont fui la guerre en Syrie ou en Lybie, les rafles en Irak, les discriminations au Maroc ou en Turquie. Ils vivent dans un camp à Athènes ou Beyrouth. Ils sont homos ou trans, persécutés par des régimes rétrogrades, des milices, des voisins. Violée et battue dans un parc à Bagdad ou condamné à l’égorgement par sa propre famille. Ils et elles racontent leurs épreuves mais leurs amours et leurs ébats aussi. Avec un gradé de l’armée, un membre d’un parti indépendantiste et révolutionnaire, un homme marié. Comme quoi le monde n’est pas fait que de violence, de haine et de rejet. Après la fuite, la traversée, pour certains le sauvetage en mer, vient le temps de l’apaisement, de la reconstruction, des retrouvailles avec l’être aimé ou un autre. Assemblées comme un puzzle, ces vies de jeunes regorgent de courage et de passion. L’univers sonore créé par Lucien Gaudion, comme la semi-pénombre de laquelle surgissent les visages des comédiens équipés de petites lampes nous transforment en témoins intimes de ces héros.

LUDOVIC TOMAS
Novembre 2018

Photo: Without Damage, Mohamed Fouad c X-D.R_

À venir

Jusqu’au 1er décembre

Divers lieux, Marseille

lesrencontresalechelle.com