Vu par ZibelineLe Marteau et la faucille, pièce adaptée d'une nouvelle de Don DeLillo

Humaines illusions

Le Marteau et la faucille, pièce adaptée d'une nouvelle de Don DeLillo - Zibeline

En 2018, au Festival d’Avignon, Julien Gosselin mettait en scène trois romans de l’auteur américain Don DeLillo (Joueurs, Mao II et Les Noms), dans une pièce-fleuve qui incluait aussi la nouvelle Le Marteau et la faucille, présente dans le recueil L’Ange Esmeralda (tous les livres de Don DeLillo sont édités chez Actes Sud). En faire une pièce à part entière met en lumière la puissance d’un texte foisonnant, dense, étouffant par moment, qui est autant l’autocritique d’un trader délinquant en col blanc, et enfermé pour des centaines d’années, que l’analyse d’un système capitaliste absurde devenu incontrôlable. 

« J’ai 38 ans […] et je n’ai pas souvenir d’avoir su pourquoi je faisais ce que je faisais, et qui m’a conduit en ces lieux. » Mais voilà, Jerold Bradway, ancien courtier, se retrouve dans ce lieu vide de toute distraction, froid et fantomatique, si ce n’est une salle commune avec télé, et l’autoroute, charriant non loin son flot de voitures. Adolescent il avait voulu devenir un être fantasmatique, « quelqu’un qui entre et sort de la réalité physique ». C’est désormais ce qu’il peut éprouver jour après jour. 

Assis sur une chaise, face à un micro et devant une caméra qui le filme en gros plan, son image projetée sur un écran derrière lui, Joseph Drouet s’installe, visage fermé. Puis ayant remonté les manches de sa chemise, il raconte, et commence la délivrance de cette parole abondante, sans temps mort, envahissante. Tandis que la musique techno de Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde augmente en un long crescendo, la voix de Joseph Drouet, exceptionnel comédien, se fait puissante, pressante, galvanisante, envahit même son corps, tord ses mains, sa bouche parfois. Le rythme implacable étreint et submerge la salle, rendant tangibles les mots de Don DeLillo. 

Puis la pression se relâche, la musique diminue, les derniers mots se font entendre. Debout dehors à l’aube, surplombant l’autoroute et sa circulation folle, Jerold Bradway inhale « les vapeurs de l’impérissable libre entreprise ». Et fait face à son extrême solitude.

DOMINIQUE MARÇON
Janvier 2020

Le Marteau et la faucille a été donné les 17 et 18 décembre au Théâtre d’Arles

Photo : © Simon Gosselin

Théâtre d’Arles
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