Vu par Zibeline

Homo narrans

 - Zibeline

«L’homme est un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant.» À la débilité de l’espèce humaine, Blaise Pascal opposait la force et la dignité de la pensée. «Nous sommes fragiles, nettement plus fragiles que les autres primates», renchérit Nancy Huston dans son essai L’espèce fabulatrice (Actes Sud, 2008). Or, selon elle, ce qui supplée à cette fragilité intrinsèque, c’est la capacité fabulatrice. Loin de voir, à l’instar du philosophe chrétien, l’imagination comme une «puissance trompeuse», une «maîtresse d’erreur et de fausseté», elle la considère comme un élément déterminant de la survie de l’humanité : «Sans elle, sans l’imagination qui confère au réel un Sens qu’il ne possède pas en lui-même, nous aurions déjà disparu, comme ont disparu les dinosaures.» C’est de cette faculté typiquement humaine d’interprétation du réel, de fictionnalisation constante, que l’écrivaine est venue parler lors de la pénultième conférence du cycle Miracles & Mirages de la représentation. Elle sait de quoi il retourne quand il s’agit de Fabuler : 12 romans à ce jour, des pièces de théâtre et plusieurs essais, dont L’espèce fabulatrice. Alors, en une heure, à voix comptée, avec un sens aigu de la formule, pas mal d’humour et un certain nombre d’anecdotes et références judicieusement choisies, l’écrivaine est revenue sur la genèse de ce texte. À partir des faux souvenirs de son père gravement malade, de son expérience personnelle aussi, elle a d’abord pris conscience que tous les cerveaux «racontent des bobards» : en même temps qu’ils enregistrent la réalité, ils l’interprètent, ce que confirment les théories du neurologue Lionel Naccache, et d’Antonio Damasio, qu’elle est en train de lire et dont elle conseille à plusieurs reprises la lecture.

L’espèce fabulatrice répond ensuite à la question posée par une détenue lors d’une rencontre à Fleury Mérogis : «À quoi ça sert de raconter des histoires ? La réalité est tellement incroyable.» Justement, inventer des «fictions volontaires et riches» est une façon de lutter contre une «réalité gorgée de fictions involontaires et pauvres». Le roman, comme toute fiction artistique, est une «fabulation consciente» ; il offre une possibilité de recul ainsi qu’une «vérité impure, tissée de paradoxes», autrement moins néfaste que tous les arché-textes, «récits bricolés du passé» qui tricotent un «nous» en excluant le «eux».

Une fervente profession de foi… en la littérature !

FRED ROBERT

Mai 2012

 

Cette conférence a eu lieu le 19 avril à l’Hôtel du Département, Marseille dans le cadre d’Echange et diffusion des savoirs.