L’artiste chilienne Pamela Pantoja tisse récits de l’intime et grande histoire

Histoires suspenduesVu par Zibeline

L’artiste chilienne Pamela Pantoja tisse récits de l’intime et grande histoire - Zibeline

La plupart des représentations aujourd’hui sont réservées à un public « pro », néanmoins, elles permettent aux artistes de présenter leur travail, de poser une conclusion aux projets des artistes. Cette solution provisoire, un provisoire le plus bref possible, souhaitons-le, malgré tous ses évidents défauts, permet de souligner la foisonnante richesse de la création contemporaine et l’incongruité de la pause forcée qu’elle subit. Le théâtre Vitez, au sein de la faculté de Lettres quasi déserte, maintient avec passion et intelligence le lien, accueille, comme nombre de théâtres, résidences et créations, impliquant largement les sections artistiques professionnalisantes de l’AMU. Et le monde revient vers nous !

Si quelques médias ont suivi les manifestations de 2020 au Chili et du vote par referendum qu’elles ont entraîné, décidant l’élection d’une assemblée constituante pour en finir avec la constitution néo-libérale héritée de Pinochet, l’information a été noyée sous l’abondance des consignes sanitaires… Je tirerais pour toi nous y renvoie avec une belle justesse. 

Au Cube, l’artiste chilienne Pamela Pantoja, seule en scène, mais, insiste-t-elle, soutenue par le talentueux collectif dont elle fait partie, le Merkén, tisse un spectacle sensible qui marie récits de l’intime et de la grande histoire : la vie rebelle de sa grand-mère et celle de Fabiola, seule femme ayant participé à l’opération XXème siècle, visant à assassiner le dictateur Pinochet en 1986, ou la poésie sauvage du sol aride du désert d’Atacama, (lieu de promenades familiales et cimetière caché pour les milliers de victimes de la dictature, abandonnés là), et les aériennes envolées circassiennes. Patchwork dense, œuvre née de fragments, certes, et pourtant l’ensemble est scellé d’une subtile unité poétique que soulignent une lumière qui joue du clair-obscur, des silences où s’apprêtent les secrets, -ceux du tressage savant de l’ample chevelure de l’artiste face à un miroir, (matérialisation de la mise en abyme des narrations croisées), et ceux qui enveloppent de leurs ombres les luttes clandestines et le sort des disparus. Le tissu aérien arpenté, relâché, replié, noue par les élans acrobatiques qui le parcourent, un contrepoint éloquent aux chansons, voix radiophoniques et extraits de discours. Le corps dévoile les non-dits, transcrit les émotions. Les tabous liés à la dictature s’effondrent face à cette recherche ardente qui reconstitue les souvenirs, démêle sens et réalité. La révolte du peuple contre le poids de la dictature puise à la même source que celle de la grand-mère contre le patriarcat. Cette dernière offre à sa petite-fille des aphorismes qui l’aident à se construire : « quand tu as peur, tu mets ton cœur dans ta bouche et tu souris »… Ce sourire irradie la scène lorsqu’en longs balancements, l’acrobate en suspension capillaire (un numéro bluffant !) s’élance tandis que l’on entend les bruits de la foule qui manifeste, puissante, souveraine, occupe tout l’espace. Une joie inextinguible, telle que la dictature n’a jamais pu l’éteindre, se dessine, triomphante, contre toutes les oppressions.

MARYVONNE COLOMBANI
Janvier 2021

Spectacle donné au Théâtre Vitez à Aix-en-Provence le 21 janvier dans le cadre de la Biennale Internationale des Arts du Cirque

Photo :  © Julie Nedelec-Andrade

Théâtre Antoine Vitez
29 Avenue Robert Schuman
13100 Aix-en-Provence
04 42 59 94 37
http://theatre-vitez.com/