Vu par Zibeline

Retour sur deux récits intimes, révélant une force de vie et de lutte, joués au Merlan à Marseille

Histoires collectives et récit intime

Retour sur deux récits intimes, révélant une force de vie et de lutte, joués au Merlan à Marseille - Zibeline

Sur un écran géant au centre du plateau, les images filmées montrent Latifa Tir quittant La Busserine, corps traversant le réel des lieux jouxtant le théâtre. Déterminée, elle passe l’avenue-frontière qui la mène de ce chantier de réhabilitation à l’îlot culturel du Merlan. Elle débarque sur scène, s’incarnant soudain dans le corps-mimétique de Catherine Germain. Ainsi, à la mission première du lieu d’amener la culture à ceux qui n’en ont pas, se substitue celle de rendre visibles les cultures plurielles des quartiers. La proposition rejoint la conception d’un théâtre comme instrument du vivre ensemble.

Le personnage principal est le snack de Latifa, reconstitué pour le plateau. Voué à la destruction, l’ancienne épicerie de son père devient le symbole d’une confrontation entre les habitants, leurs mémoires, leurs formes de vie et la machine impersonnelle des « cravatés qu’on ne voit jamais » qui transforme en poussière 80 ans de vie dans un provisoire devenu patrimoine. Le monologue de cette femme tendre et guerrière se joue, avec justesse, par la comédienne, soutenue par 12 participants commentant, tel un chœur, les récits. Ils endossent aussi les personnages, dans un jeu enthousiaste et vibrant (beauté de cette Juliette des quartiers dans ses adieux à son amant mort).

François Cervantes propose une fin optimiste à sa fable. On se quitte sur l’évocation de la lumière, celle de Marseille, qui dissipe les zones d’ombre. Mais l’histoire n’est pas terminée, comme le précise la vraie Latifa ovationnée en fin de spectacle. L’hommage rendu par le spectacle à cette lutte se poursuit par le réveil du collectif dans le public. On se surprend à rêver : et si le snack, et derrière lui les « vraies vies », étaient sauvegardées ?

Des bijoux intimes

Pauline Bureau et sa Cie La Part des anges aime porter à la scène des formes qui ne s’y rencontrent guère. Après sa création Mon coeur, sur le scandale du Médiator, elle s’attelle ici aux souvenirs personnels de Céline Milliat-Baumgartner. Dans son livre autobiographique Les bijoux de pacotille, la comédienne plonge dans son enfance et ses souvenirs morcelés pour évoquer la disparition de ses parents dans un accident de voiture.

L’adaptation scénique est délicate et choisit de représenter le regard rétrospectif avec poésie, tendresse et distance. Le pathos de la situation évoqué fait place à la quête amusée et touchante des traces laissées par les disparus. La scénographie est épurée : rectangle blanc au sol et miroir incliné au-dessus offre des possibilités de poésie visuelle par les jeux de lumière et de projection. L’actrice est immergée dans ses images-souvenirs comme autant de nuages sur lesquels elle danse. Le partage du vécu et sa transformation en art permet catharsis et résilience.

DELPHINE DIEU
Janvier 2018

Le rouge éternel des coquelicots a été joué les 7 et 8 novembre, Le vol des hirondelles les 15 et 18 novembre, au Merlan, scène nationale de Marseille

Photo : Le rouge éternel des coquelicots © Christophe Raynaud De Lage


Théâtre le Merlan
Scène Nationale
Avenue Raimu
13014 Marseille
04 91 11 19 30
http://www.merlan.org/