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Vu par Zibeline

"Enseignez à Vivre ! Edgar Morin et l’éducation innovante", documentaire d'Abraham Ségal

Heureux qui comme…

• 10 avril 2018 •

On le sait bien ! L’école est un sujet qui nous concerne tous, (anciens) élèves, (futurs) parents, pédagogues d’un jour ou de toujours… C’est donc devant un public nombreux, varié et passionné que le documentaire d’Abraham Ségal : Enseignez à Vivre ! Edgar Morin et l’éducation innovante fut projeté le 10 avril, au cinéma Les Variétés.

Le réalisateur, auquel on doit entre autres, Enquête sur Abraham (1996) Le Mystère Paul (2000), Quand Sisyphe se révolte (2013), était là pour parler de son film et de l’enseignement.

Pour enseigner, il faut de l’amour. Amour pour le contenu de son enseignement, amour pour celui ou ceux à qui on veut le transmettre. C’est par cette réflexion trouvée chez Platon qu’Edgar Morin introduit le film. On le voit, la question ne date pas d’hier et les idées « novatrices » prennent racine dans une longue tradition. Rousseau et Montesquieu seront convoqués à leur tour par la suite. Le premier pour qui « enseigner à vivre » est une priorité, le second pour qui éduquer va de pair avec l’apprentissage de la citoyenneté. Au départ, Abraham Ségal a suivi Edgar Morin pour réaliser un documentaire sur la rentrée au lycée de Douai qui porte le nom du philosophe et tente d’appliquer certains de ses principes en matière éducative. Puis, il a élargi le sujet à d’autres établissements expérimentaux proposant des alternatives aux formules « traditionnelles » de l’éducation nationale.

Le film se veut une mise en perspective des pensées d’Edgar Morin et des « Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur» qui lui sont chers. Savoir connaître la connaissance comme reconstruction de la réalité et donc source potentielle d’erreurs et d’illusion. Lutter contre la fragmentation des savoirs. Appréhender la condition humaine dans sa complexité à travers l’interdisciplinarité. Apprendre son identité terrienne au temps des crises planétaires. Affronter les incertitudes et l’inattendu. S’appliquer à la compréhension d’autrui, vitale pour éviter racismes, xénophobies, mépris. Et enfin, prendre conscience de l’éthique du genre humain dans la triade individu/société/espèce. Voilà donc notre vieux penseur souriant et serein -et sans bâton de pèlerin- qui part à la découverte de l’application concrète de ses théories, commente ce qu’il observe, rencontre les lycéens, dialogue avec eux dans les établissements, les ateliers ou à l’occasion d’un projet pédagogique, dans la très institutionnelle Bibliothèque Nationale sous le parrainage de Corneille. Les établissements choisis sont publics mais bénéficient de cadres particuliers.

Outre le lycée d’Excellence de Douai, on découvre des structures destinées aux élèves décrocheurs qui souhaitent obtenir un bac ou acquérir une formation qualifiante. Ainsi le Micro lycée de Vitry sur Seine qui accueille des jeunes de 16 à 25 ans sur dossier après un entretien. Le Pôle Innovant Lycéen de Paris ( PIL) qui récupère des lycéens déscolarisés. Le lycée auto-géré de Paris (LAP) sans note, sans surveillant, qui implique ses élèves jusque dans l’intendance de ses locaux. L’école Decroly de St Mandé, près du bois de Vincennes où les enfants du primaire découvrent la notion de périmètre en encerclant un arbre. Une école-collège qui scolarise les élèves de 3 à 15 ans, et a banni de ses pratiques évaluation chiffrée et compétition. Le film nous montre des enseignants et des enseignés heureux, motivés. On y retrouve les grandes idées de la pédagogie du projet, du sens donné à l’effort, de l’apprentissage social, citoyen et humain par la responsabilisation de chacun et l’écoute de l’autre, par l’ouverture sur le monde et la société. Un voyage à Paris sera par exemple l’occasion de pratiquer histoire et sociologie par une enquête journalistique, de chasser les idées préconçues.

On pourra ailleurs recycler du matériel informatique et réparer des vélos municipaux en agissant contre l’obsolescence programmée et en travaillant pour une économie raisonnée respectueuse de l’environnement. On pourra imaginer une action pour assainir l’eau d’un village du Nicaragua pour laquelle des connaissances en biologie s’avèrent nécessaires. Les expérimentations qui nous sont montrées en exemples à suivre sont nées de l’échec du système scolaire pour une frange de la population. En creux, c’est ce système de « masse » qui est remis en question par le réalisateur.

Pourtant, des initiatives pour travailler l’autonomie, la citoyenneté et donner un sens à ce qui est appris existent déjà dans cet enseignement dit traditionnel. Si elles ne peuvent pas toujours être suivies, c’est souvent en raison de la rigidité de l’institution, de ses contradictions, des grilles horaires, des impératifs de la DGH, des programmes imposés, de l’échéance des examens, des classes surchargées, et des attentes des parents attachés à la performance que notre société mondialisée met en avant. Des professeurs formidables qui savent intéresser leur auditoire en établissant des rapports de respect mutuel, il y en a partout. Tout projet éducatif est politique. Le film le dit bien. Les effectifs très légers des établissements qu’on visite facilitent l’individualisation de l’enseignement. Le volontariat des élèves, dont on voudrait mieux connaître l’origine sociale, et celui de leurs enseignants favorisent évidemment l’adhésion de chacun.

Un des mérites de ce documentaire est de mettre très clairement en relation des théories et des pratiques que de nombreux pédagogues ont trouvées par eux-mêmes en essayant de faire leur boulot intelligemment. Et si Abraham Segal fait entendre les mots, il s’attache aussi aux corps, aux gestes, aux visages de ces élèves et de leurs enseignants, heureux d’apprendre et de transmettre… Un optimisme qui fait du bien !

ELISE PADOVANI
Avril 2018

Photo © JHR Films


Cinéma Les Variétés
37 rue Vincent Scotto
13001 Marseille
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