Retour critique sur Heureux comme Lazzaro

Heureux comme LazzaroVu par Zibeline

Retour critique sur Heureux comme Lazzaro  - Zibeline

Est-ce à cause de son prénom qu’Alice Rohrwacher nous entraîne toujours vers des Merveilles ? En trois films -tous primés- la réalisatrice italienne au patronyme germanique a su imposer une écriture cinématographique très personnelle entre réalisme et merveilleux. Trois films où s’opposent une marginalité à une norme, une innocence à une corruption.

Dans Corpo Celeste, son premier long métrage, c’est la jeune Marta qui confronte sa pureté aux mesquineries et hypocrisies d’une communauté chrétienne de l’Italie du Sud. Dans Le Meraviglie, c’est le père de Gelsomina, apiculteur, qui refuse la modernité dont rêve sa fille et contraint sa famille à vivre dans une ferme délabrée d’Ombrie. Enfin, dans Lazzaro Felice, c’est Lazzaro (Adriano Tardiolo), jeune paysan qui oppose sa bonté inaltérable à la brutalité du monde.

Le film suit les tribulations de paysans calabrais maintenus en servage dans une propriété coupée du monde, l’Inviolata, par une marquise sans scrupules : Alfonsina de Luna (Nicoletta Braschi). Ils y cultivent du tabac et ne travaillent que pour s’endetter. Parmi eux, Lazzaro, fils de personne, exploité non seulement par sa patronne mais aussi par ses pairs, cruels envers cet Idiot qui sourit à tous, ne se plaint jamais et affiche un bonheur déconcertant. Seule Antonia, incarnée par Alba Rohrwacher (la sœur de la réalisatrice) le traite avec gentillesse. L’amitié improbable entre le fils de la Marquise, Tancrède, habitué à tout recevoir sans rien donner et le paria Lazzaro habitué à tout donner sans rien recevoir, va faire basculer les choses et le film.

On fait un saut dans le temps. « Libérés » de leur condition d’esclaves, ceux de l’Inviolata passent du Moyen-âge à la modernité. De la ruralité à l’urbanité. De la féodalité au capitalisme. Bref, d’une sauvagerie à une autre. Vingt ans après, les paysans sont devenus, dans la périphérie urbaine, des déracinés, des sans-abris vivant de petits larcins. Ils ont vieilli. Seul Lazarro, ressuscité par miracle, a traversé les lieux et les années sans une ride. Sa bonté intacte fait toujours baisser leur gueule aux loups sans décourager la méchanceté des hommes.

Heureux comme Lazzaro est une fable politique qui balaie l’histoire de l’Italie des années 50 à nos jours. Héritière des Zavattini, Olmi, Visconti, des Taviani, de Pasolini, et de tant d’autres, Alice Rohrwacher affirme son originalité en jouant sur les allégories, en frottant le réel le plus rugueux à l’imaginaire le plus audacieux, faisant advenir des miracles avec un naturel aussi désarmant que le sourire de son personnage.

Ainsi durant ce retour nocturne de Lazzaro et de la bande des gueux qu’il a réintégrée, vers les gourbis qui leur servent de logements. Chassés d’une église où ils voulaient écouter l’orgue, la musique abandonne l’organiste pour les suivre dans la rue.

Poétique, solaire, inventif, étonnant, Heureux comme Lazzaro, servi par des acteurs très convaincants, a bien mérité son Prix du Scénario à Cannes. Il avait aussi séduit Films Femmes Méditerranée qui en avait fait le film d’ouverture des 13e Rencontres.

 

ELISE PADOVANI
Novembre 2018

Heureux comme Lazzaro, de Alice Rohrwacher sortie le 7 novembre (2h06)

Photo 1 : HEUREUX COMME LAZZARO  © tempesta 2018
Photo 2 : HEUREUX COMME LAZZARO  © tempesta 2018
Photo 3 : HEUREUX COMME LAZZARO  © tempesta 2018